Poètes angevins par M. Leclerc - Jacques Baguenier Desormeaux
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Et voici le plus jeune d'entre nous... le plus jeune, car son acte de
naissance le porte comme né le 26 juillet 1888 à Cholet, le plus jeune,
car les Morts ne vieillissent pas, et Jacques Baguenier-Desormeaux
est tombé pour la France, en soldat magnifiquement courageux, le
22 août 1914 : Angevin, Héros, et déjà Poète si exquisement doué, il
devait avoir ici sa place d'honneur.
Il était d'une vieille famille de la Vendée Angevine : Son trisaïeul, Chirurgien en Chef de l'armée de La Rochejacquelin, son bisaïeul et son aïeul, magistrats dans le Choletais ; j'ai, dans l'introduction de cette étude, nommé son Père, Henri Baguenier-Desormeaux, l'historien de la Vendée Angevine. Il avait de qui tenir. Son aïeul maternel aussi, cet Hector Faugeron, lettré et érudit, qui fut un journaliste de grand talent, lui avait légué son acuité d'esprit et son goût affiné des Lettres. Enfant frêle et délicat, il montrait dans un corps débile une intelligence vive, et les siens ont conservé pieusement des vers qu'il écrivit vers sa dixième année, vers défectueux, sans doute, moins que beaucoup de ceux que nous avons pu voir imprimés depuis un peu partout, et où déjà le sentiment poétique s'affirmait.
Je l'ai connu, à vingt ans, alors qu'il faisait son service militaire au 135e d'Infanterie à Angers — à vrai dire, c'était alors un caporal sans zèle, et, pour tout avouer, « tire-au-flanc »... plein de courage pourtant quand il fallut porter secours aux inondés de la Doutre, tant que la Section Angevine de la Croix-Rouge lui décerna une médaille. Il avait, sous des dehors presque frivoles et sceptiques, un cœur généreux foncièrement, et ce jeune dandy, entre deux Revues de salon, se vouait aux apostolats sociaux.
René Chalupt, dans le Bulletin des Ecrivains, a donné de lui un portrait où ce double caractère de sa personnalité est remarquablement accusé : « Ceux qui ne l'ont rencontré qu'en passant dans les couloirs « des ballets russes ou dans les salons mondains ont ignoré peut-être que ses manières d'ironique dandy n'étaient que l'artifice d'un cœur jaloux de sa pudeur, d'une sensibilité trop fine pour n'être pas blessée, de l'esprit le plus curieux et le plus délicatement cultivé... »
Peu avant la Guerre, il distribuait à quelques amis une mince plaquette à la gaine bleu de France, éditée avec un goût exquis par son frère Henri, imprimeur d'art réputé ; le recueil avait pour titre Marjolaine, ou les « Songes au Bois Dormant ». Le beau sonnet que j'en extrais montrera, en même temps qu'un talent qui déjà s'affirme, combien, sous des dehors de parisien raffiné, ce fils d'Anjou gardait le culte et le souvenir de la terre natale :
- Le retour
- O mon Anjou, ma douce Anjou, vos fils vous aiment
- Profondément, pieusement & tendrement ;
- De cet amour dont on entoure une maman ;
- Il semble que vous dire adieu soit un blasphème.
- Rien ne saurait nous détacher de vous & même
- Sous les plus beaux des deux lointains, nos cœurs aimants
- Eprouveront, grave et poignant, le cher tourment
- De Du Rellay, dont le chagrin fut le poème.
- Nul autre ciel, comme le doux ciel angevin,
- N'est près de nous, compatissant & si câlin ;
- Ailleurs qu'ici rien de nos rêves n'est possible.
- Anjou ! vous seule avez ce rythme humble & berceur ;
- Partout ailleurs la dure vie heurte nos cœurs,
- Nos pauvres cœurs que vous avez faits trop sensibles.
Il n'était ni un sceptique ni un frivole, ce joli papillon de salons, qui rimait pour l'agrément des belles madames des revues mondaines, mais qui écrivait pour lui-même ces vers, restés inédits :
- Ne me demandez pas d'écrire
- Les vers que pour vous j'ai rêvés,
- Car tous ceux que vous pourriez lire,
- Tous ceux-là ne sont pas les vrais.
- Il n'est pas de mot assez tendre,
- Il n'en est pas dont la douceur
- Puisse jamais vous faire entendre
- Tout ce qui chante dans mon cœur.
« La mobilisation le surprit, a écrit René Chalupt, entre les éditions rares et les abat-jour à vifs ramages dans le petit appartement qu'il finissait d'installer suivant son goût traditionnel et hardi. » Versé au 23e Colonial, le Caporal Baguenier-Desormeaux partit avec son Corps dès le deuxième jour. Le Régiment ne fut engagé pour la première fois que le 21 août, auprès de Neufchâteau, en Belgique, et y fut décimé ; le lendemain fut plus terrible encore : détaché à l'extrême gauche de sa Compagnie, avec six hommes, Jacques Baguenier-Desormeaux reçut l'ordre de se replier, l'ennemi commençant à déborder notre aile droite : cinq de ses hommes étaient déjà tués ou blessés ; il renvoya le dernier, et continua à tirer, face à j 'ennemi, jusqu'à ce qu'il tombât lui-même... Une citation au Corps d'Armée, et la Médaille Militaire à titre posthume, voilà, avec ses vers inédits, tout ce qui reste aujourd'hui, à un Père douloureux, du « chantre de Marjolaine, parti vers l'ennemi, une rose aux lèvres », comme l'a écrit Charles Le Goffic. Qu'il lui reste aussi le témoignage d'admiration et de regret que lui porteront ces lignes, que je ne veux pas terminer sans citer encore ces vers, tout pleins, semble-t-il, d'un mélancolique pressentiment :
- Novembre
- Si la forme, l'odeur & la beauté des choses
- Sont les seuls souvenirs dont on ne souffre pas,
- D'où vient que nous pleurons de ne plus voir les roses,
- D'où vient l'amer regret du parfum des lilas ?
- Nous avons vu pourtant s'effeuiller, chaque année,
- Au souffle de l'hiver, les corolles des fleurs,
- Et notre âme est toujours plaintive & désolée
- Quand revient la saison d'éteindre les couleurs.
- Nos yeux dans la forêt, suivent avec tristesse
- La feuille qui tournoie au gré du vent brutal,
- Et, sous le ciel trop bas & lourd qui nous oppresse,
- Nous pleurons de sentir comme tout est fatal.
- Et nos cœurs inquiets, alanguis & moroses,
- Misérables, flétris, découragés & las,
- Ecoutent, au milieu du murmure des choses,
- La menace du Tems & le bruit de ses pas.
BIBLIOGRAPHIE. — Le seul recueil que Jacques Baguenier-Desormeaux ait publié en librairie est cette Marjolaine, dont nous avons parlé, et qui fut éditée chez son frère Henry, à « l'Enseigne du Pavillon dans un Parc ». — Des poésies sont éparses dans Angers-Artiste, L'Anjou, L'Angevin de Paris, et dans ce Recueil pour Ariane, ou le Pavillon dans un Parc, qu'il avait fondé avec René Chalupt. Des articles de critique littéraire dans l'Action Sociale de la Femme, et dans le Livre Français. Des articles humoristiques sur le Cinéma, dans le Journal. Des articles d'économie sociale dans la Missive et dans l'Accord Social. — En inédit, une dizaine de Revues de salon, des vers, et une Conférence sociale faite au Cercle d'étude de La Villette.
Des articles bio-bibliographiques ont été publiés sur Jacques Baguenier-Desormeaux par Ch. Le Goffic (Revue Hebdomadaire du 27 mai 1916). — René Vallette (Revue du Bas-Poitou l. IV. 1916) — André Biguet (Les Essaims nouveaux, 1916). — Jean Royère (Les Essains Nouveaux, août 1917). — René Chalupt, (Le Bulletin des Ecrivains, juillet 1915). — Henry Contant (Le Journal de Maine-et-Loire, 5 septembre 1915). — Régis de Lafage (Les Essaims Nouveaux, oct. 1917). — Alph. Mortier (Le Témoignage de la Génération Sacrifiée, Paris, 1917). — etc.
Extrait de l'ouvrage Poètes angevins d'aujourd'hui, essais anthologiques de Marc Leclerc, Société des artistes angevins, Paul Lefebvre libr.-édit. (Paris), 1922, 134 p.
Marc Leclerc (1874-1946), écrivain angevin, créateur des rimiaux. Comme tous les hommes de sa génération, il participe à la Première Guerre mondiale. Officier avec le grade de capitaine, il est blessé à deux reprises.
Jacques Baguenier-Desormeaux (Cholet 1888-Neufchâteau [Belgique] 1914), homme de lettres et poète, auteur de Marjolaine ou les songes du bois dormant. A collaboré aux revues L'Accord social sous le pseudonyme de Jacques Hélo, La Revue du syndicalisme français, Angers-artiste, Le Journal, Recueil pour Ariane. Son nom figure sur la liste gravée en 1927 au Panthéon de Paris des écrivains morts au champ d'honneur (voir sa fiche).
Du même ouvrage : Table (liste des poètes), Joseph Chasle-Pavie, Henri Tilleul.
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