Poètes angevins par M. Leclerc - Marc Leclerc

De Wiki-Anjou
Langue et littérature angevine
Document   Marc Leclerc
Auteur   Éditeurs
Année d'édition   1922
Éditeur   P. Lefebvre libr.-édit. (Paris)
Note(s)   dans Poètes angevins d'aujourd'hui, essais anthologiques, p. 123-131


Avertissement des Editeurs




En composant ces essais d'Anthologie des Poètes angevins d'aujourd'hui, l'Auteur ne s'y est pas compris.

« C'est, nous dit-il, pour plusieurs raisons : la première, de civilité puérile et honnête, qu'il est incongru et malséant de parler de soi-même (que de gens incivils à notre époque !) — La seconde, de tradition : toutes les anthologies récentes l'ignorent résolument, aussi bien celle des « Poètes Catholiques », parue après le succès de la Passion de N. F. Le Poilu, que celle des « Poètes de la Guerre » ou celle des « Poètes Français » tout court ; c'est donc que n'étant estampillé valablement « Poète » par aucune Société « professionnelle » qualifiée, aucun groupement, aucune chapelle, il n'a nul droit à prétendre aux pompes anthumes des honneurs anthologiques ».

Les Editeurs ne se sont pas rendus à ces bonnes raisons qui n'en sont pas ; et ils se basent sur ce précédent que, si l'Auteur de la Passion, des Rimiaux, et de tant de pièces et justement connues et populaires bien au delà de l'Anjou, semble méconnu de nos officiels dispensateurs de notoriété, il figure en revanche dans des anthologies étrangères, et que tel de ses poèmes eut jusque dans le Nouveau Monde un succès assez rare pour qu'il en soit parlé.

On peut dire aussi à la décharge des anthologistes susdits que, le Polybiblion ayant publié en Octobre 1917 la nécrologie de Marc Leclerc, ils avaient tout droit de le croire suffisamment mort, et de tenir pour négligeable le fait qu'il eût, depuis cette date, publié trois recueils de vers en librairie, sans compter deux éditions illustrées de la Passion chez deux éditeurs différents.

Nous empruntons la plupart des détails qui suivent à l'article de M. Jean Lorédan, poète, romancier et essayiste}}, paru le 8 juillet 1919 dans l'Avenir d'Arras :




Marc Leclerc


Marc Leclerc, Saumurois d'origine, est né le 1er octobre 1874 à Provins, où son Père tenait garnison — il est d'une famille toute militaire : son Grand-Père, Augustin-Marc Leclerc, Volontaire des Armées de la République, Officier de la Garde de Murât, Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre des Deux-Siciles, mis en demi solde sous la Restauration, fut maire de Braye-sous-Faye, dans l'ancien Saumurois, de 1830 à 1845, et la population y éleva un monument à sa mémoire ; son Père, le Colonel Leclerc, fut un brillant cavalier de la Garde Impériale, et finit ses jours à Saumur, au milieu de ses compatriotes et de ses compagnons d'armes ; son Grand-Père maternel, le Capitaine de Frégate Chasseloup de Châtillon, vécut lui aussi de longues années à Saumur, où il mourut dans un âge avancé, entouré d'un unanime respect.

Marc Leclerc songa tout d'abord à suivre la tradition familiale et entra au Prytanée militaire ; mais une insurmontable aversion pour les chiffres l'éloigna de Saint-Cyr, avant même d'avoir tenté l'examen. Après deux années de Droit à la Faculté d'Angers, il vint à Paris, où l'appelaient ses goûts artistiques. Elève du Maître Eugène Grasset à l'Ecole Normale d'Enseignement du Dessin, il s'adonna spécialement à l'Art Décoratif moderne, et sa participation à plusieurs expositions à Paris ou à l'Etranger le fit souvent récompenser. De ce passé il a gardé cette heureuse habitude d'orner lui-même ses livres de compositions originales, d'un remarquable sens typographique, et d'y affirmer ainsi son perpétuel souci d'art.

Mais l'Homme de Lettres sommeillait en lui, réveillé parfois pour d'humoristiques fantaisies en vers aujourd'hui perdues. En 1904, Louis Vétault le convia à collaborer à l'Angevin de Paris qui se fondait ; depuis, et jusqu'à la Guerre qui en interrompit la publication, il en fut le Secrétaire de Rédaction, et, après la mort de Vétault, le collaborateur le plus intime et le plus dévoué d'Henry Coutant.

Marc Leclerc a publié, tant dans l'Angevin de Paris que dans nombre d'autres Revues ou Journaux, la valeur de plusieurs volumes de chroniques, contes, poèmes, critiques d'art ou de littérature, études historiques ou géographiques, etc. Citons parmi ces publications : L'Echo de Paris, Le Temps, Le Petit Parisien, Le Figaro, L'Action Régionaliste, Les Heures Littéraires, Le Courrier Français, La Bonne Chanson, Le Mois Littéraire, Les Lectures pour Tous, La Revue Française, Les Lettres, Nos Chansons Françaises, L'}Auvergne Républicaine, etc. Il fut Rédacteur en Chef de la Phono-Cinéma-Revue et de L'Avenir d'Arras ; il a collaboré aussi à la plupart des Journaux ou Revues d'Anjou, et, pendant la Guerre, à plusieurs journaux du Front, où ses poèmes plein de saveur et de vérité étaient particulièrement goûtés.

Eu 1908, il fit jouer et publia, en collaboration avec Georges G. Toudouze, une Pièce d'Ombres, Les Laboureurs de la Mer, dont il avait lui-même peint les décors et les personnages.

En 1913, parurent ces Rimiaux d'Anjou qui tout de suite le classèrent parmi les meilleurs Poètes du Terroir ; le meilleur éloge qu'on puisse faire de cette œuvre, louée par tant de critiques, c'est qu'avec la faveur des Lettrés et des Artistes, elle connaît la vraie popularité près des masses, car elle est pleine de la poésie de cette âme paysanne qui a su rester originale parmi tant de banalité ,

Mobilisé dès le premier jour, Marc Leclerc fit comme il convenait son devoir de soldat, — il est revenu Capitaine, décoré de la Légion d'Honneur et de la Croix de Guerre. Au printemps de 1916, sortant de l'enfer de Verdun, il écrivit cette Passion de Notre Frère le Poilu qui, comme nos trois couleurs, fit le tour du monde, et montra à l'Univers la grandeur simple et l'héroïsme du Soldat Français. Cette « Geste du Poilu», dont le Président Roosevelt, ce grand Ami de la France, faisait son livre de chevet, et que son fils, l'héroïque Quentin Roosevelt, tombé à l'honneur sur notre front, traduisit pour ses hommes, obtenait en décembre 1916 le Prix Jean Revel, attribué par la Société des Gens de Lettres au meilleur ouvrage régionaliste. Les critiques les plus divers. Français et étrangers, s'accordèrent à louer cette œuvre puissante et vraie.

En 1917, parurent en une plaquette, sous le titre de Souvenirs de Tranchées d'un Poilu, différents poèmes composés pour la plupart en première ligne et publiés dans les Journaux du Front.

Dans ce recueil, comme dans celui qui suivit, en 1920, en Lâchant l'Barda, Marc Leclerc « s'est affirmé, déclare Jean des Vignes Rouges, officier et écrivain sous le pseudonyme Jean des Vignes Rouges.}}, l'Auteur de « Bourru », comme un des meilleurs poètes de la Guerre ».

Son œuvre de guerre trouve place dans cette anthologie parce que, tout en évoquant les péripéties de la tourmente, elle n'a pas cessé d'être régionaliste. Ses trois dernières plaquettes, qu'il vient de réunir en un seul recueil, sous le titre : Avec nos frères les Poilus, sont écrits dans ce même parler pittoresque et savoureux qui fait le charme des Rimiaux.

Les quelques fragments qui suivent donneront éloquemment au lecteur les raisons qui nous ont déterminés à faire figurer auprès de nos Poètes Angevins l'Auteur même de cette anthologie.

Nous n'avons pas choisi, tant à cause de leur importance que de leur notoriété, des pièces comme Les Coeffes s'en vont, populaire en Anjou, ou la Passion, qui est universelle, et fut reproduite partout. Ce fragment de la célèbre Vieille Ormoère représentera ici le Marc Leclerc des Rimiaux... Il représentera aussi un tableau d'une profonde vérité et d'un charme prenant :

Eun' ormoère, eun grande ormoére
en poirier piqué aux vars,
qu'est si vieil' qu'a n'en est noére
et qu'a s' tint un p'tit d' travars.
A n'est pas d' ces pus jolies ;
dessur, ny a ren d'esculté ;
a n'a deux grand' fich' polies
au long des port', sur l' coûté ;
c'est p'têt' ses entrées d' sarrures
qu'a na vantié d' pûs curieux,
pas' qua n'ont queuqu' mirolures…
encôr, c'est pas ben précieux ;
meime a n'est pûs guér' solide :
J' l'ons calée, pour êtr' pûs sûr ;
par en d'ssur, j'y ons mis des brides
pour la maint'nî cont' el' mur.
Et pourtant, c'te vieille ormoère,
pour moé, c'est coum' ein trésor ;
jamais vous n' vouderiez m' croére :
j' la prise autant qu' son poéds d'or…
Si vous saviez, quant ej' l'ouvre,
tout c' que j'y trouve d' souv'ni !
A tout instant j'en découvre :
C'est coum' si j' voyais rev'nî,
en l'carré noér ed ses portes,
tous mes parents décédés…
c'est des Môrts, et pis des Môrtes,
qui sont là, à me r'garder…
Et moè, j'en ai point d' méfiance ;
î m' sembl' que j' cause avec eux ;
j' leû dis quant' j'ai d' la souffrance,
et ça m' rend pus courageux…
. . . . . . . . . .
C'est là, en c'te place, à drète,
qu' mon père a terjous caché,
en d'ssour d'eun' pile d' sarviettes,
l'argent, au retour du marché ;
ces draps-là, c'est ma grand-mére
qui les a filés, en l' temps ;
c'était ben la boun' manière
ceuss' d'aujourd'hui n' dur'nt point tant !
Sûs c'te planch' qu'a un peu d' pente
ma pauv' mér' serrait son fait',
et j' respire encôr la sente
des lavand' qu'a n'y mettait :
Voilà cor ses coéff' brodées,
son d'vantiau d' soée, son mouchoér,
sa bell' point' tout' mirodée,
et l' grand capot en drap noér
qu'a portit quand a fut veuve ;
v'là la taill', garnie de v'loux
et la jupe, encôr tout' neuve,
qu'ont fait aut'foés tant d' jaloux
quand, sur l' placit' ed' l'église
où l' Curé v'nait d' nous béni,
j' somm' sortis, avec ma Lise…
I m' sembl' que j' nous voès rev'nî,
elle avec sa coéff tont' bianche
piquée d'eun' fieur d'oranger,
moé, dans ma bious' des dimanches,
vers nout' petit bordager…
Ça n'fut point eun' ben rich' noce ;
j'en avions guère l' moyen :
la dépense en fut point grosse…..
j'avions chaqu'ein guère d' bien,
mais ça n'empêch' que, tout d' meime,
on s' plaisait ben tous les deux :
C'est eun' richess' quand on s'aime,
et, d' fait, je fûm' ben heureux !
Et pis v'là, en c'te p'tit' boéte,
queuqu's souv'nî's d' mon pouver gâs :
la cocard' qu'î s'était faite
quand i dut partî soldat ;
son liv' de prix à l'école ;
son brassard ed commugnion…
J'crés l' voér encôre, l' pauv' drôle,
quêtait alors si mignon !
. . . . . . . . . .
Is sont là, les vieux, les vieilles,
la maman et le p'tit gâs,
qui vienn' me dire à l'oreille
chaqu'ein leû p'tit mot, tout bas…
Et c'est ainsi que, l' Dimanche,
j' sés, quoéqu' seul, ben visité :
enter queuqu' méchants bouts de planche
je r'trouv' toute eun' société ;
et j'rest' jusqu'à la nuit noére
d'vant les deux battants ouvarts
d'mon ormoér', d' ma vieille ormoére
en poérier, piquée aux vars ! !

Dans « Quant' sonneront les Cloches », ce passage de la Boue, dont Laurent Tailhade écrivait : « La Terre qui se venge du meurtre dont elle est ensanglantée, inspire au poète né dans « la douceur angevine » des accents dignes de Lucrèce. La Muse rustique lutte ici de grandeur et de magnificence avec la divine Erato ».

La boue qui gliss', la boue qui roule,
la boue qui grimp', la boue qui croule,
qui tomb' d'en haut, qui r'mont' d'en bas ;
la boue à pleins bôrds, où qu'on entre
jusqu'aux g'noux, souvent jusqu'au ventre ;
y a meim' des foés qu'a n'vous lâch' pas,
qu'a prend les jamb' coum' des entraves,
et qu'î faut, de meim' qu'eun' bett'rave,
s'fair' « dépiquer » par les copains !
A vous aggrippe, a vous accroche :
on en a jusque dans ses poches…
on en mang' jusque sûs son pain !
La boue ventous', la boue vampire,
qui vous engoul', qui vous aspire…
I sembl', des foés, quand a vous prend,
qu'a s'rait eun' bête, et qu'a comprend,
et qu'a veut, après vous r'vanchée,
venger la Terr' qu'a trop souffert,
la Terr', la pauv' terr' des tranchées,
blessée d'partout, qu'est là couchée
les trip' à l'air et l'ventre ouvert,
tout écorchée, tout amochée,
terjous bêchée, terjous piochée,
tout' massacrée par les Poilus,
tout' lacérée par les obus
qui vers'nt des poésons dans ses plaîes,
ses plaies mal fermées par des claies...
Ya des jours, en r'gardant les trous
de c'te pauv' Terr' tout' torturée,
que j'pense à la Terr' de cheuz nous
qu'est si gentiment labourée,
qu'est entret'nue avec tant d'soins ;
la Terr' tranquill', la Terre heureuse,
qu'est douc', qu'est boun', qu'est généreuse
pour chacun, suivant son besoin ;
la Terr' qui na point subi l' Boche ;
où, qu'sûs la paix des villag' blancs,
les vieux clouchers, terjous tremblants,
se renvoéy'nt des appels de cloches...

Et, pour terminer sur une note inattendue, et qui nous fait voir notre « Barde angevin » sous un jour nouveau, cette pièce liminaire d'un recueil qui paraîtra prochainement, sous le titre de l'Offrande à Cyrnos. On verra que même en célébrant la Corse, Marc Leclerc sait ne pas oublier l'Anjou :

L'offrande à Cyrnos
Je viens à toi, Cyrnos, avec la maigre offrande
de quelque vers, présent indigne, à ta beauté…
Je n ai pas d'autres fleurs, à tresser en guirlande :
Ne les méprise pas, Divine Kallisté !
J'ai voulu te louer, ô Belle entre les belles,
sans penser que mon chant, modeste et sans échos,
puisse rien ajouter à ta gloire immortelle ;
accepte ma prière et mon humble ex-voto !
Tu peux t'enorgueillir de plus riches hommages,
car les Princes de l'Art et les Penseurs royaux
ont ciselé dans l'or, pour orner ton image,
des couronnes sans prix et d'immortels joyaux...
et pourtant ma ferveur à la leur est égale,
mon pauvre souvenir offert d'un même cœur...
Hélas, obscur grillon parmi tant de cigales,
entendras-tu ma voix se mêler à leurs chœurs ?
J'ai pu sans trop faiblir, sur un pipeau rustique,
célébrer mon Anjou, son doux ciel tempéré
son franc rire gaulois près du rêve celtique,
ses paysans subtils, narquois et pondérés...
Pour dire ta splendeur, un rythme plus sonore
devait accompagner un verbe plus vibrant…
mais près de ta couleur mon vers reste incolore,
et sur la lyre antique errent mes doigts tremblants...
Mon Pays calme unit dans la même harmonie
le sentiment profond et le rire léger ;
l'amour même, souvent, s'y teinte d'ironie…
Si j'ai raillé, Cyrnos, excuse l'étranger !
Si parfois une épine à mes fleurs est mêlée,
ne t'en offense pas, et ne voi que les fleurs ;
mais si quelque douleur sous un rire est voilée,
souris légèrement, et ne vois pas les pleurs...
Ne doute pas, surtout, de l'amour qui m'anime ;
si je fus indiscret, qu'il me soit pardonné :
Accueille, tel qu'il est, mon cadeau trop minime ;
prends le du même cœur que je te l'ai donné ;
car je suis de ceux-là qu'un peu de nostalgie
à ton enchantement garde toujours liés,
et qui, d'avoir vécu quelque temps de ta vie,
dans la suite des jours ne pourront t'oublier !

BIBLIOGRAPHIE. — La Bibliographie de Marc Leclerc est en tête de ce volume. Notons seulement ses Poèmes sur Jeanne d'Arc, paru dans la Revue Française du 31 juillet 1921 et sur l'Artois, paru en plaquette à Boulogne-sur-Mer en 1920.



Couverture.


Extrait de l'ouvrage Poètes angevins d'aujourd'hui, essais anthologiques de Marc Leclerc, Société des artistes angevins, Paul Lefebvre libr.-édit. (Paris), 1922, 134 p.

Marc Leclerc (1874-1946), homme de lettres angevin, créateur des rimiaux, peintre, conférencier, membre de la Société des artistes angevins et vice-président de l'Association des écrivains combattants.

Du même ouvrage : Table (liste des poètes), Paul Pionis, Paul Sonniès.


Avertissement : Cette reproduction en format texte peut contenir des erreurs qu'il convient de corriger.