Rimiaux d'Anjou par M. Leclerc - Cheuz nou

De Wiki-Anjou
Langue et littérature angevine
Document   Cheuz nou
Auteur   Marc Leclerc
Année d'édition   1926
Éditeur   Au bibliophile angevin André Bruel (Angers)
Note(s)   dans Rimiaux d’Anjou, Sixième édition, p. 19 à 24


Cheuz nou
A Frédéric Mistral.


Cheuz nous, c’est point ein défaut
que d’êt’ porté sûs sa goule,
et c’est point en l’ chassifiau
qu’ j’aurons jamais des ampoules :
j’ sons d’ein pays si plaisant,
et d’eun’ si parfait’ nature,
que ren n’y manque au paisan,
la boète, ou la vivature ;

et ça n’ s’rait guèr’ mériter
tout ça que l’ Bon Dieu nous donne,
que de n’ point en profiter !

Aussi, faut point qu’on s’étonne
que j’y mettions ben du soin :
j’aimons ben qu’ nout’ frip’ sey’ bonne,
et pour ça, j’avons besoin
de prend’ conseil ed parsonne !

A la brun’, quand les fagots
fiamb’nt et baul’nt en les ch’minées,
ya des bonn’s sent’s de fricots
qui mont’nt avec lès fumées ;
et c’est point, coume à Paris,
ch’minées et fumées d’usines :
y faut à nos bourgs fleuris
ch’minées et fumées d’ cuisines !

Ah, malheureux villotiers,
qui vous créyez ben notables
Pa’sque chez voûs gargottiers
Ya des dorur’s sus les tables,
et des plats trop ben parés,
ovec des noms longs d’ein mètre,
et si tell’ment préparés
qu’on n’ sait pûs c’ que ça peut être,

v’nez donc goûter, ein jour,
les frigouss’s ed nos marraines :
arrêtez-vous en qeuqu’ bourg
au long de la Loére ou d’la Maine,
et laissez-vous, sans effort,
tenter par la porte ouvarte
de l’Auberge du Lion-d’Or,
de l’Ecu, ou d’la Croix-Varte :

La maison, en tuffeau blanc,
n’est ni ben grand’ ni ben haute ;
a n’a ren d’épastrouillant...
c’est eun’ maison coume eune aut’e,
avec étage et guernier ;
ya-t-ein jeu d’ boul’s par darrière,
eun, cour, et ein poulailler ;
et pis, jusqu’à la rivière,

on voét dévaller l’ jardrin
enter les carrés d’ salade
et les bouillées d’ rémarin ;
à drèt, ya-t-eun’ palissade
et coume eun’ façon d’hangar ;
sûs la gauche, eun’ petit’ prée
bordée d’eun’ rangée d’ brouillards,
où qu’on met sécher la buée.

En l’dedans, tout est ben clair :
sûs la napp’ sans mirolures
qui sent l’iris et l’ grand air,
point d’attifiaux ni d’ dorures ;
point d’ rideaux d’ soée ou de veloux...
mais on voét l’ ciel par la f’nête,
et l’ coûteau, d’ein bleu si doux
Qu’on n’sait point yoù qu’î s’arrête...

Point d’ ces gâs en habit noér
embusqués darrièr’ chaqu’ chaise,
mais, ben agréiante à voér,
Marie-Louise, ou ben Thérèse,
qui, tout en passant les plats,
n’tient point sa langue à la chaîne,
et, des foés, rit aux éclats
Quant’ on dit des rigourdaines...

Icit’, les fricots d’ poésson
et les fricassées d’ volaille
sont présentés pour c’ qu’îs sont,
et n’ s’attif’nt point d’ noms d’ batailles ;
et c’est-î point pus fréiant
d’ senti leû’ franc goût d’ nature,
qu’ la poéson d’ vous restaurants,
leûs sauc’s, qu’ont l’air de peinture ?

Vlà l’ poésson frais tiré d’ l’eau,
Qui r’mue encôr les nageoàres ;
choissez : Carpe aux preuneaux,
brêm’ farcie, alous’ de Loére
sûs n’ein fars ben gouléiant ?

Ou ben, d’ l’anguille en bouill’ture ?
Ein grous brochet au beurr’ blanc ?
Ou des gardons en friture ?

Pis, des gogu’s grâlées à point,
d’ la saucisse et d’ la rillette ;
des rillaux grous coum’ le poing
en mûlon sûs eune assiette ;
ein pâté, le beurr’ du jour,
des oeufs ben frais en om’lette ;
ein eû’ d’ veau rôti en l’ four,
et du poulet en blanquette !

La légume est à l’av’nant :
n’en v’là d’ tout’ fraîche à plein’s bottes ;
d’ la salad’, du fromag’ blanc,
des crêmets et des caill’bottes ;
v’là des fruits d’ saison, ben sains :
abricots dont l’ jus découle,
poir’s, pêch’s, preun’s, castill’s, raisins,
frais’s, qui vous perfum’nt la goule !

Et tout ça, ben entendu,
vous n’ le mang’rez point sans boére.
mais point d’ l’eau... C’est défendu :
on la réserve pour la Loére,
qui s’a tell’ment échauffé
à vouloér êt’ navigable,
qu’a manq’, des foés, d’étouffer,
à caus’ qu’a’ n’a trop pris d’ sable !

Mais, si l’eau vous fait défaut,
vous n’ mourrez point d’ la pépie :
Ya du vin tant qu’î n’en faut ;
la cave est assez garnie
pour que vous puissiez trinquer,
et vous manqu’rez aux bouteilles
avant qu’a n’ vous ay’nt manqué,
auriez-vous l’ ventr’ coume ein’ seille !

Voilà les vins du Layon :
Beaulieu, Rablay, Thouarcé, Faye,
doux coum’ le miel en rayon,
chauds coum’ le soleil qui raye ;
voilà la Coulée d’Serrant,
Saint-Barthél’my, Savennières,
qui tienn’nt ben aussi leû rang,
ovec ceuss d’la Possonière ;

Ceuss d’ Saumur et d’alentour :
Montsoreau, Parnay, Dampierre,
Varrains ou Saint-Cyr-en-Bourg,
et leû si plaisant goût d’ pierre ;
l’ Champigny, qu’a la couleur
et la senteur des framboéses...
et l’on n’ sait quel est le meilleur,
vin d’tuffeau, ou vin d’ardoése...

Et quant’ vous aurez goûté
— vous faudra ben queuq’s séances —
de tout ça que j’vins d’ noter,
et de c’ que j’ pass’ sous silence,
en r’gardant autour de vous,
vous pens’rez qu’on est ben aise,
que l’air qu’on respire est doux,
qu’ la vie n’est point si mauvaise...

Lors, vous comprenderz l’Angevin,
point faignant, mais ben tranquille,
ein p’tit porté pour le vin,
craignant la peine inutile
et vivant sans trop d’effort.

Et vout’ reflexion s’ra p’têtre
qu’î n’a point tout à fait tort,
puisqu’î peut ben se l’permettre !




Extrait de l'ouvrage Rimiaux d’Anjou de Marc Leclerc, Sixième édition, Au bibliophile angevin André Bruel (Angers), 1926 (livre).

Marc Leclerc (1874-1946), écrivain angevin, créateur des rimiaux, poèmes ou contes rimés en langue angevine.

Note : Frédéric Mistral (1830-1914), poète et lexicographe provençal de langue d'oc, prix Nobel de littérature en 1904 pour Mirèio, œuvre en vers en provençal.


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