Signifiance de Saint-Denis de Doué
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Nous avions l'intention de faire connaître à nos lecteurs la jolie légende angevine intitulée la Signifiance de St‑Denis de Doué, en Anjou, lorsque nous reçûmes de notre ami, Monsieur le docteur Fouquet, de Vannes, auteur d'un charmant livre sur les légendes bretonnes, quelques pages sur cette ancienne croyance commune aux paysans du Morbihan et à ceux de l'Anjou. Nous n'avons point hésité à donner de préférence à notre récit, celui du savant docteur.
Cette publication aura peut‑être l'avantage de faire apprécier aux bibliophiles angevins l'œuvre de l'infatigable chroniqueur breton dont les travaux ont pris place dans toutes les bibliothèques des hommes qui aiment à étudier les naïves traditions du moyen âge.
Nous n'avons rien voulu changer au récit du docteur Fouquet, bien que ses personnages soient étrangers à notre province ; nous nous contentons de faire remarquer que nous avons trouvé en Anjou la même légende ; elle ne diffère de celle que nous citons, qu'en ce que l'auteur principal, au lieu d'être de Bréhalet, est un paysan des plaines de Douces, et que la scène se passe à Saint‑Denis de Doué, au lieu de se produire à Notre‑Dame de Josselin.
Un soir de décembre, par un temps humide et froid, un jeune fermier de Bréhalet, en Guégou, parcourait, avec sa charrette que traînaient lentement deux grands bœufs noirs, l'étroit sentier qui, du pont de Caradec conduit, en longeant la Prée et la Villeneuve, au faubourg Ste‑Croix de Josselin.
Le ciel était noir, le chemin difficile, et pour diriger son attelage, le fermier était forcé de se tenir à la tête de ses bœufs, qui s'embourbaient souvent dans le sol argileux détrempé par les pluies. Enfin, il arriva tout près du cimetière de l'ancien prieuré ; et comme en ce lieu le terrain était solide et en pente douce, il eut l'espoir de voir finir avant peu ses embarras et ses ennuis ; mais, là même, ses bœufs s'arrêtèrent tout‑à‑coup, et quoi qu'il fît du geste et de la voix, du fouet et de l'aiguillon, il ne put parvenir à les faire avancer d'un pas. Avec le pied de son fouet, il sonda la terre, écarta jusqu'aux plus petites pierres qui se trouvaient devant ses roues, et s'attachant aux cornes de ses bœufs, il fit mille efforts pour les décider à la marche ; tout fut inutile, ses bêtes obstinées reculaient au lieu d'avancer.
Dans son impatience, le jeune homme se décida à courir au faubourg pour y chercher assistance ; mais, aux premiers pas qu'il fit, il aperçut, assise au bord de la route, une femme toute vêtue de blanc.
— Que faites-vous donc là, madame, s'écria le paysan tout ému ? qui donc attendez-vous sur ce chemin désert, à une heure si avancée et par un temps si triste ? Vous avez effrayé mes bœufs ; retirez-vous un peu, je vous prie, pour que je puisse les décider à marcher.
— Je suis tombée de fatigue ici, répondit l'inconnue, et je me sens si faible, qu'il m'est impossible de me rendre à la ville, où pourtant un devoir impérieux m'appelle.
— Eh bien ! dit le paysan, montez dans ma charrette, où je n'ai qu'un fût de cidre que je conduis à mon bourgeois.
— J'accepte ton offre obligeante, dit la dame, mais je crains que les bœufs ne puissent me traîner.
— Oh ! ne craignez rien, répondit en souriant le fermier, mes bœufs sont les plus beaux et les plus forts de tout Guégou, et ce n'est pas le poids d'un fût de cidre et d'une jeune femme qui pourrait les arrêter en bon chemin.
Sur cette observation, l'inconnue se mit en mesure de monter dans la charrette par l'arrière ; mais elle n'avait encore mis qu'un pied sur le fond, que le poids de ce pied fit craquer la traverse et souleva les bœufs attelés en avant.
— Ah ! pour Dieu, madame, arrêtez, s'écria le paysan, vous allez briser ma charrette et estropier mes bêtes !… Mais que donc êtes-vous, car à coup sûr votre corps n'est pas un corps humain ?…
— Je n'ai pas de nom dans ce monde, répondit l'inconnue, et si tu tiens à savoir qui je suis, rends-toi à la messe de minuit à Notre-Dame de Josselin.
— Mon intention était d'aller à cette messe, observa le fermier, car ma femme doit y assister avec ses voisines du Bréhalet et du Tertre-Failli ; mais il faut avant que je loge mon cidre, et mes maudits bœufs ne veulent plus avancer.
— Écoute, dit la dame blanche, le premier son de la messe va se faire entendre ; hâte-toi, tes bœufs ne t'arrêteront plus.
— Avant que je vous quitte, madame, dites-moi où vous vous tiendrez à l'église ; il fait si noir que je ne distingue pas vos traits, et je ne saurai vous reconnaître dans la foule.
— Je serai visible pour toi seul, répondit la dame, et tu me reconnaîtras facilement à la baguette blanche que je tiendrai dans la main, et dont tu me verras toucher bien des têtes…
— Et pourquoi toucherez-vous ces têtes, observa le paysan ?
— Pour désigner à la mort ceux qu'elle doit frapper dans l'année, répondit l'inconnue…
— Ah ! mais, s'exclama le paysan, si vous alliez me toucher, moi aussi !…
— Je ne toucherai point ceux qui me voient, et toi tu me verras, répondit le fantôme !…
Aussitôt, sans que le paysan les excitât, les bœufs partirent et se rendirent d'eux‑mêmes à la demeure où le fût de cidre devait être logé…
Minuit venait de sonner ; le dernier tintement des cloches vibrait encore dans les airs, quand le fermier du Bréhalet vint s'agenouiller près de sa jeune femme. Mille bougies brillaient dans le temple, l'encens fumait, les chants montaient au ciel ; tous les cœurs recueillis palpitaient sous l'amour divin ; mais le fermier, troublé par une terrible attente, appelait en vain le recueillement et la prière. Il jetait des regards inquiets dans toutes les parties de l'église, et les promenait avec effroi sur toutes les têtes.
Tout‑à‑coup, au moment où l'Évangile commençait, où les assistants debout signaient leurs fronts, leurs bouches et leurs cœurs, il aperçut, sur les marches du sanctuaire, une femme vêtue de blanc qui tenait en main une baguette blanche. Cette femme jeta sur l'auditoire un regard profond, descendit les marches du chœur, et s'avança au milieu de la foule qui encombrait le parvis. On ne semblait pas la voir, car personne ne se dérangeait pour elle, et pourtant elle marchait d'un pas sûr au milieu de tous, et marquait au front, tantôt des jeunes filles dans leur fraîcheur ou des hommes dans la force de l'âge, tantôt des enfants à têtes blondes ou des vieillards à cheveux blancs.
Au moment où finissait la lecture de l'Évangile, la terrible femme blanche était debout et le bras levé près du fermier, qui, frémissant d'anxiété et le cœur étreint par la terreur, suivait, l'œil hagard, ses moindres mouvements. Le malheureux vit la baguette fatale s'abaisser tout‑à‑coup sur la tête de sa jeune femme… Il jeta un cri d'épouvante et tomba la face à terre…
Ce cri déchirant sema le trouble dans le saint temple ; on s'empressa autour de lui, on le releva, on lui prodigua mille soins, on lui sauva la vie ; mais, hélas ! cette vie fut désormais sans intelligence, il avait perdu la raison !…
Nos pères qui l'ont connu, toujours errant, toujours sombre, criant partout et toujours : Ne touchez pas à cette tête !!! ont gémi sur le sort du pauvre insensé ; et pourtant combien il eut plus à plaindre, si avec toute sa raison et tout son cœur, il avait vu mourir la jeune femme qu'il aimait et l'enfant qu'elle devait lui donner un jour !…
Il est des malheurs qui sont des bienfaits du ciel !…
Signifiance de Saint-Denis de Doué publié dans Bulletin historique et monumental de l'Anjou : 1859-1860, par Aimé de Soland (dir.), impr. libr. de Eugène Barassé (Angers), 1860, p. 183-187 (notice BnF). Revue fondée par Aimé de Soland en 1852, rétrospective et contemporaine de l'histoire, de la littérature et des arts en Maine-et-Loire. Parution de 1852 à 1870, avec un dernier volume en 1881.
Aimé de Soland, juriste, historien et naturaliste, né en 1814 à Angers et mort dans cette même ville en 1910.
Du même auteur : Dictons relatifs aux mois, Dictons agricoles, Ruines de Rochefort, Cris angevins.
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