Poètes angevins par M. Leclerc - Alfred Machard

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Langue et littérature angevine
Document   Alphonse Métérié
Auteur   Marc Leclerc
Année d'édition   1922
Éditeur   P. Lefebvre libr.-édit. (Paris)
Note(s)   dans Poètes angevins d'aujourd'hui, essais anthologiques, p. 103-108


Alfred Machard


Beaucoup s'étonneront de rencontrer Alfred Machard, le Père de Bout-de-Bibi, de Pancucule, et de Trinité Thélémaque, l'historiographe épique des mômes du Faubourg parisien, dans une anthologie poétique, et, qui plus est, dans une anthologie angevine... Il y a droit pourtant à double titre :

Machard est Angevin, Angevin d'origine, né à Angers le 12 octobre 1887.

Machard est Poète... On peut ignorer, car ce n'est pas une de ses œuvres les plus connues, qu'il publia en 1909 une plaquette de vers intitulée Frimousses, mais — nous l'avons déjà fait remarquer pour d'autres, et ce serait un truisme que de le vouloir démontrer encore, on peut concevoir la poésie en dehors de l'œuvre versifiée : il y a des proses poétiques, et des vers qui ne le sont point — et n'eût-il pas signé ce mince recueil, qu'il faudrait encore considérer comme un Poète l'auteur de ce beau conte paru pendant la guerre, L'Ange sur la Porte, ou de ce Massacre des Innocents, que termine une admirable fiction : au Paradis des gosses, des pauvres gosses victimes des Boches, massacrés par les soudards de l'invasion, noyés par les pirates du Lusitania, hachés par les bombes des Gothas et des Berthas, tous les petits sont couchés dans le grand dortoir bleu « tout tapissé de comètes et d'étoiles, où la lune, au plafond, emprisonnée dans une coupe de diamant, répand sa laiteuse clarté », dans ce grand dortoir bleu où les lits blancs sont profonds et doux parce que « tous les chérubins du ciel ont spontanément donné une plume de leurs ailes pour en remplir les oreillers, les matelas, les traversins, et gonfler de légère tiédeur les gros édredons » ; et voici que la Vierge Mère passe entre les lits blancs, et, qu'à chaque chevet où elle va pencher son front maternel et donner le baiser du soir, tous les petits, en elle, reconnaissent chacun leur maman, la «maman chérie » qui est restée en bas sur la Terre... Et ceci est bel et bien de la plus douce poésie...

La biographie d'Alfred Machard a été écrite par lui-même, dans un volume de cette originale collection que vient de lancer la Maison d'éditions Sansot ; ce n'est pas le moins curieux de ses romans.

Quant à son œuvre, outre ces « Négriers » qu'il écrivit à dix ans, sur un cahier d'écolier, et dont malheureusement le manuscrit a été perdu, le succès en a popularisé les titres, depuis Trique, Néness, Bout, Miette et Cie, jusqu'au Syndicat des Fessés. Il a déjà, à trente-quatre ans, publié une plaquette de vers, treize romans ou volumes de contes, quatre pièces de théâtre représentées et éditées, des nouvelles en grand nombre, et donné cinq scénarios au Cinéma.

J'extrais des Frimousses, cette pièce douloureuse :

Les écolières
Je croise en chemin, chaque jour,
Quand sonne une heure matinale,
S'en allant à « la communale »
Les écolier es du Faubourg.
Elles viennent des taudis noirs
Où, près de la lampe fumeuse,
Veille la mère douloureuse
Au long des jours, au long des soirs,..
* * *
Elles ont un regard très doux
Et s'attendent de porte en porte,
Tandis que l'aigre bise emporte
Avec leurs voix grêles, leurs toux,
Car la misère sur leur front
Met la pâleur des anémies ;
Quand tombent les feuilles jaunies
Beaucoup s'en vont, beaucoup s'en vont...
* * *
En classe on les surprend rêvant
Sur une image de leur livre ;
La moindre histoire les enivre
Et les fait pleurer bien souvent.
Elles n'ont pas vu les grands bois,
Ni l'Océan, ni la montagne,
Elles furent à la campagne
Peut-être bien une ou deux fois.
C'est pourquoi tout leur est nouveau.
Un rien fait tressaillir leurs êtres :
Un peu d'azur dans les fenêtres,
Un peu de ciel dans le ruisseau.
* * *
Les écolières, chaque jour,
Reviennent de « la communale »
Quand l'ombre grise et sépulcrale
Jette un crêpe sur le Faubourg.
Elles vont vers les taudis noirs,
Où, près de la lampe fumeuse,
Veille la mère douloureuse
Au long des jours, au long des soirs...

« C'est de la vie douloureuse, de la vie de tous les jours que symbolysent magnifiquement dans leur puérilité les âmes de ces gamins», a écrit Marc Saunier de l'œuvre d'Alfred Machard ; il y faut chercher en effet, au-delà des farces épiques de Bout-de-Bibi, une grande pitié et un grand attendrissement pour les petits déshérités, comme ceux-ci par exemple, que nous voyons dans la « Salle des Enfants ».

Vision d'hôpital
Oh ! ces plaintes, ces pleurs, ces râles, ces sanies,
Ces crachats, ces hoquets, ces lentes agonies…
Oh! les femmes en blanc, qu'on voit passer, sans bruit…
Oh! les petits enfants qui meurent dans la nuit,
Après avoir crié : « Maman » ! sans qu'on réponde…
Lamentables pantins, marionnettes qui font
Trois petits cris, trois petits tours et puis s'en vont
Sans laisser un regret, un souvenir au monde…
Infortunés moineaux égarés loin du nid.
Avec leurs yeux profonds ouverts sur l'Infini,
Ces cadavres, promis à la fosse commune,
Ont la pâleur des lys flétris, au clair de lune...

Entre la cour gluante, domaine de la concierge acariâtre, et la rue défoncée où sur le pavé noir et gras tremble le fracas des camions lourds, se déroule dans le ruisseau l'épopée des héros en culottes percées ; plutôt que. de leur reprocher l'ignominie de leur décor, ne faut-il pas plutôt les plaindre de n'en avoir pas d'autre, et de ne connaître guère d'autre terrain de jeu que le trottoir, le préau maussade de la « communale », ou ces squares pelés des quartiers populeux, dont Machard nous dépeint la miteuse tristesse :

Le square
Quelques arbustes rabougris,
Un gazon de couleur bizarre,
Des fils de fer, quatre murs gris,
Des bancs, un gardien : c'est le square...
Tout près s'élève l'hôpital,
Aussi, dans l'air du soir, il flotte
Un relent fade et sépulcral
De phénol et de créosote.
L'hiver, il souffle un mauvais vent
Dans ces lieux où l'ombre demeure.
Le soleil n'y vient pas souvent
L'été : toutes les fleurs y meurent.
Et pourtant c'est le Paradis
De tous les gamins anémiques
Qui, durant les après-midis,
Y livrent des combats épiques.
Les petits qui ne marchent pas,
Dans leurs pauvres robes usées,
Apprennent là les premiers pas
Sous l'œil des mères épuisées.
... Et la Crèche, de temps en temps,
Avec ses bonshommes d'un pouce,
Turbulente, vient, au printemps,
Regarder le gazon qui pousse...

BIBLIOGRAPHIE. — Frimousses, poèmes, Paris, Falque, 1909. — Trique, Néness, Bout, Miette et Cie, Paris, Figuière, 1910. — Les Cent Gosses, contes, (Mercure de France, 1912), Paris, L. Flammarion, 1920. — Titine, roman, (Mercure, 191?), Paris, Flammarion, 1920. — Souris l'Arpète, roman, (Mercure 1914). — Trique, Gamin de Paris, roman, Paris, Flammarion, 1918. — La Guerre des Mômes, contes, ibid. 1916. — Bout-de-Bibi, enfant terrible, contes, ibid, 1917. — Le Massacre des Innocents, légende. Edition Française Illustrée, 1918. — Popaul et Virginie, roman, Flammarion, 1918. — Poucette, ou le plus jeune détective du monde, roman, ibid, 1919. — Celui qui vint quand minuit sonna, conte de Noël, Paris, Dewambez, 1918. — Le Syndicat des Fessés, contes, Paris, Férenczi, 1920. — Un Million dans une main d'Enfant, roman, ibid. 1921.
AU THEATRE : Bout-de-Bibi, un acte (Bataclan), Renaiss. du Livre, éd. — Monsieur Pinpin, un acte (Odéon), ibid. éd. — Les Potaches, quatre actes, Coll. av. Mouézy-Eon (Scala), Albin Michel, éd. — Popaul et Virginie, trois actes, (Marigny), Férenczi, etc.



Couverture.


Extrait de l'ouvrage Poètes angevins d'aujourd'hui, essais anthologiques de Marc Leclerc, Société des artistes angevins, Paul Lefebvre libr.-édit. (Paris), 1922, 134 p.

Marc Leclerc (1874-1946), homme de lettres angevin, créateur des rimiaux, peintre, conférencier, membre de la Société des artistes angevins.

Alfred Machard (Angers 1887-Neuilly-sur-Seine 1962), écrivain, scénariste et réalisateur, employé à la Banque de France, auteur d'une quarantaine d'œuvres, chevalier puis officier de la Légion d'honneur. Il fait l'objet d'une biographie en 1936 dans la revue de cinéma Pour vous.

Du même ouvrage : Table (liste des poètes), Jacques Baguenier-Desormeaux, Joseph Chasle-Pavie.


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