Poètes angevins par M. Leclerc - Robert Veyssié
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M. Robert Veyssié est né en 1883, aux Rosiers-sur-Loire, dans
un des plus beaux décors de l'Anjou, en un pays qui porte un des
plus jolis noms de lieux que l'on puisse rêver, et il ne l'a jamais
chanté... M. Robert Veyssié, Angevin authentique, est bien le moins
Angevin de tous nos poètes Angevins. Ceci n'est pas une critique,
mais une constatation.
Cela peut s'expliquer sans doute par le fait que, venu de bonne heure à Paris avec l'idée arrêtée de s'y faire une place dans les lettres, M. Robert Veyssié, fondateur de la Revue " La Renaissance Contemporaine ", fut tout de suite pris par la lutte ; et puis, son tempérament intellectuel ne le porte pas au Régionalisme : il vise à la mission très haute et très belle d'être un semeur d'Idées universelles. Un idéalisme inébranlable domine son œuvre touffue et complexe, dont nulle concession aux contingences du moment n'effleure la pureté.
Son premier volume de vers, Houles et Sérénités, paru en 1908, est déjà révélateur de cette tournure d'esprit ; c'est comme à regret que le Poète se laisse entraîner malgré lui à tracer une enluminure de grâce naïve telle que celle-ci :
- Les présents
- Après de longs et longs chemins,
- Sur le dos des lents dromadaires,
- Ils arrivent, les rois lointains,
- Les rois graves et volontaires.
- Manteaux de pourpre et burnous blancs,
- Que le vent de la nuit soulève,
- Enlacent les rois triomphants
- Qui craignaient d'avoir fait un rêve !
- N'éveillez pas l'Enfant charmant ;
- Dans cette étable il vient de naître,
- Rois ! Il dort, sous le bercement
- Du son d'une flûte champêtre.
- Les mages-rois courbent le front
- Et s' agenouillent sur la paille ;
- Les bergers sont assis en rond,
- Et le bœuf songe, et l'âne baille...
- 0 mages blancs ! ô mages blancs l
- L'Enfant rit, sous de pauvres langes,
- Et ses petits pieds nus, tremblants,
- Sont clairs comme des ailes d'ange !
- Et les rois mages chargés d'ans,
- Autant que d'or pur et de myrrhe,
- De parfums rares et d'encens,
- Sont heureux de le voir sourire.
- Oh ! dans l'étable, la splendeur,
- Des rois et leur magnificence,
- Pour cet Enfant au divin cœur :
- Au cœur venu vers l'indigence !
- Puis bientôt l' étable sent bon.
- De myrre et d'or la crèche est pleine ;
- Et les bergers, assis en rond,
- Chantent, comme ils font dans la plaine.
- Et les chants des bergers sont doux,
- Dans cette étable symbolique,
- Où les rois mages à genoux,
- Ont la simplicité biblique.
Puis, les œuvres s'accumulent : romans, drames, études, pièces de théâtre, et M. Robert Veyssié continue, dans sa Revue, à suivre, mois par mois, le mouvement des idées et des œuvres. Et cependant, il entreprend la publication d'un immense poème : Les Tressaillements, « fresque épique dont le but est : la Synthèse de la vie ». De 1912 à 1915, trois livres en paraissent ; cette symphonie poétique et philosophique s'exprime en une forme qui, tout en restant fidèle à la tradition classique, s'assouplit néanmoins, et de plus en plus, au gré de l'inspiration; en 191 8, à la parution du quatrième livre, l'évolution est complète.
Il est assez difficile de dire quelle est actuellement la technique du vers de M. Veyssié : Ce n'est pas le vers libre de Gustave Kahn, « comportant un arrêt simultané du sens et du rythme », car M. Veyssié pratique le rejet et l'enjambement avec une obstination qui doit être voulue ; ce n'est pas plus celui qu'a défendu Edouard Dujardin, « le vers libre est toujours une unité », il n'est pas non plus celui de Maurice Brillant, basé sur « la musique évocatrice et mystérieuse des mots ». Il est, semble-t-il, volontairement anguleux et rébarbatif ; nullement plaisant pour l'oreille, il paraît le faire exprès.
Peut-être aussi les vers de M. Veyssié ne sont-ils pas faits pour l'oreille, mais pour l'œil : toutes ses éditions sont comprises avec une perfection typographique rare, et aucun détail n'y est laissé à l'aventure ; il y a, dans l'agencement de ses poèmes, un sens décoratif.
Peut-être aussi faut-il penser qu'il considère comme unité de mesure poétique, non point le vers, trop court pour l'ampleur de la pensée, mais bien la strophe. C'est une théorie soutenable, à la condition de ne point aller jusqu'à l'absolu, qui nous mènerait à la monotonie.
Mais les questions de forme importent peu ; cherchons plutôt l'idée qui mène M. Robert Veyssié dans sa voie : elle est incontestablement noble, témoin cette pièce que j'extrais du IVe livre des Tressaillements :
- Inscription pour l'Airain de l'Histoire
- Pour les épouses aux doigts blancs,
- Pour les petits enfants,
- Pour les maisons y pour les jardins et pour les champs
- De la belle patrie
- Pour leur mère et pour leur amie,
- Pour l'âme qui respire au fond de leur vallée
- Et qui retient leur toit au flanc de leur montagne,
- Ils ont poussé leur rude effort dans la mêlée,
- Ceux des plaines, des monts, des villes, des campagnes.
- Leur jeunesse et leur chair, comme il les ont données,
- Pour que leur terre bien-aimée
- Soit toujours tendrement et librement foulée
- Par les femmes de France et les petits Français
- Dans la fécondité sereine de la paix !
- Le soir n'a pas éteint les feux de la bataille ;
- Le soir est plein de sang, de chocs et de mitraille ;
- Le soir orné d'étoiles calmes
- Qui porte jusqu'à Dieu les voix de la prière,
- Le soir succède au soir sans apaiser la guerre.
- Les femmes,
- De la montagne haute et du vallon profond,
- Une à une, de blanc vêtues,
- S'en vont vers l'horizon,
- Rouge et broyé par le canon,
- Les femmes de la France avec leurs mains tendues,
- Avec un bon sourire et de tendres regards,
- Posent sur leurs genoux les fronts couverts de sang
- Des hommes surhumains tombés en combattant
- Et qui font des monceaux de douleurs et de gloire.
- Hommes, créateurs de victoires,
- Héros,
- Que les femmes de France avec les plus doux mots
- Bercent dans la nuit,
- Ouvrez largement vos yeux pleins d'amour.
- Car voici qu'un soleil se lève et déjà luit,
- Luit pour toujours...
- 0 morts qui connaissez un immortel réveil,
- Ce soleil est votre soleil !
Les vers de M. Robert Veyssié peuvent plaire ou ne pas plaire ; mais on ne peut nier la haute portée morale de toute son œuvre : il n'est pour la mieux comprendre que de lire ce livre qu'il a eu l'heureuse idée d'éditer — je dis : il, car la Renaissance Contemporaine et M. Veyssié ne font qu'un — et où sont reproduits ses articles et ceux de ses collaborateurs pendant les années qui ont précédé la guerre ; travaillant de leur mieux à « une Prévoyante Défense de l'Ame Française avant l'Heure de l'Agression Germanique » — c'est le titre du volume, et très exactement son contenu — et l'on ne pourra que féliciter M. Robert Veyssié d'avoir été un de ceux-là, et d'avoir, en sa sphère et de son mieux, travaillé à cette défense.
BIBLIOGRAPHIE. — Houles et Sérénités, poèmes. — Deux Pailles au Torrent, roman. — La Bohémienne, drame. — Les Ailes Ouvertes, drame. — Grain de Foule, nouvelles. — Cantiques dans la Tempête, roman. — Les Tressaillements, poèmes (quatre volumes parus). — Les Quinzaines Poétiques, études. — L'Œuvre et la Pensée d'Edouard Schuré, (en coll. av. Alph. Roux). — (Toutes ces œuvres, sauf la dernière, parue chez Perrin, ont été éditées par la Renaissance Contemporaine, avec un goût d'une grande sûreté).
(En plus, de nombreux articles dans le Correspondant, le Monde Nouveau, l'Intransigeant, la Grande Revue, etc.).
M. Edouard Schuré, le grand écrivain alsacien, le grand philosophe français, a consacré à Robert Veyssié une remarquable étude critique dans la Revue Alsacienne, en 1911.
Extrait de l'ouvrage Poètes angevins d'aujourd'hui, essais anthologiques de Marc Leclerc, Société des artistes angevins, Paul Lefebvre libr.-édit. (Paris), 1922, 134 p.
Marc Leclerc (1874-1946), homme de lettres angevin, créateur des rimiaux, peintre, conférencier, membre de la Société des artistes angevins.
Robert Veyssié (Les Rosiers-sur-Loire 1883-Saumur 1959), auteur dramatique et poète, directeur de la Renaissance contemporaine, bimensuel paru de 1910 à 1914.
Du même ouvrage : Table (liste des poètes), Charles Berjole, Alphonse Métérié.
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