Poètes angevins par M. Leclerc - Charles Berjole
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De la poésie hautaine, universelle et stoïque, de Robert Veyssié,
nous passons à celle, tout intime et charmante, de Charles Berjole, un
Angevin pur et profondément enraciné. Il n'a jamais cessé d'habiter
Angers, où il est né le 18 juin 1884. D'une origine modeste dont il
ne rougit point, il eut une jeunesse triste et laborieuse : son père
mort, il lui fallut entrer, à treize ans et demi, comme ouvrier aux
Manufactures Bessonneau ; sa constitution délicate le servit en le
sauvant d'un sort où ses dons naturels se fussent peut-être perdus ;
bientôt il devient comptable chez un marchand de vins... singulière
genèse pour un artiste... mais sous la cendre qui semble l'étouffer le
feu sacré couve, et surgit à son heure.
Voilà Charles Berjole commis-architecte chez l'angevin Réchin, à qui il a gardé une gratitude infinie de l'enseignement qu'il en reçut — gratitude que les amis de l'art angevin doivent partager. — Il suit les cours de l'Ecole des Beaux-Arts, et le voici dessinateur et peintre :
« J'ai dessiné un peu de tout depuis, me disait-il : Programmes, affiches, réclames, en-têtes commerciales... je ne sais pas trop ce que je n'ai pas fait... des intérieurs de salons et des décors de carnaval, du fer forgé et des dentelles. J'ai dessiné des chapes de prêtre et des costumes de théâtre... et comme j'ai peint des décors, il fallait bien qu'un jour il m'arrivât d'écrire des pièces... Mon Théâtre Complet » est bien facile à énumérer : Le Missel, Un Jour de Watteau, et cet à-propos que j'avais écrit pour les fêtes de Du Bellay : La Plus Chère Beauté... Puis des vers, par-ci, par-là, à Théâtre et Littérature, au Correspondant, à l'Angevin de Paris, etc., des chroniques d'art ou de littérature, des vers encore, dans presque toutes les Revues locales, Angers Artiste, l'Eventail, la Revue de l'Anjou, le Journal de Maine-et-Loire. »
Il fut aussi parmi les vaillants de ces Revues charmantes à qui ne manquèrent pour durer que des Mécènes : La Vie Angevine et L'Anjou Illustré...
« Hélas, que j'en ai vu mourir, de jeunes feuilles ! » ajoute le doux Berjole, en me rappelant ce passé...
Peintre au talent délicat, il maintient courageusement à Angers le bon renom de l'Art Angevin : ses bois gravés, chauds et profonds, ses pastels sensibles et lumineux, ses toiles dont la douceur n'exclut pas la hardiesse, ses décorations, révèlent un rare tempérament d'artiste, que nous retrouvons dans ses vers. Il peint en poète, et il écrit en peintre, comme en témoigne le tableau suivant :
- L'église campagnarde
- Au-dessus de la mer onduleuse des blés
- L'église a l'air de loin d'un navire en partance,
- Un vieux vaisseau, vainqueur des siècles écoulés,
- Battant le pavillon des bonnes espérances.
- Je franchis le portail craquelé de chaleur,
- J'entre dans ce vaisseau de songe et de candeur,
- J'écoute son silence apaisant comme un baume
- Diffèrent de celui des grands bois et des chaumes,
- Alors que se sont tus les cantiques perlés,
- Que les vieux mots divins et purs sont envolés
- Et qu'il ne passe plus dans l'église déserte
- Que ce qui peut venir par la fenêtre ouverte :
- Chant d'un oiseau le long des vitraux, frisselis
- Des peupliers légers au bord du chemin gris,
- Et ce souffle vivant que l'on perçoit à peine
- Quand l'Eté suit sa marche égale et souveraine.
- Tout est blanc, du blanc mat de la nappe d'autel,
- Du blanc qu'on peut rêver aux portiques du ciel ;
- C'est un jour d'aube étrange et d'heure merveilleuse,
- Jour de parloir, jour de couvent, jour de veilleuse,
- Jour qui dut éclairer très loin dans l'autrefois
- Quelque tableau naïf et saint tout à la fois,
- Jour frais qui dut passer sur les lys des chaumières
- Et sur les tulles blancs des enfants en prières.
- Je me suis reposé dans la bonne clarté,
- Dans sa fraîcheur et dans son silence argenté
- Et près de Peau lustrale, étroit miroir mystique,
- Je me suis enivré d'un beau songe gothique :
- J'étais agenouillé dans quelque vieux tableau,
- Donataire aux plis droits et cassés du manteau ;
- J'étais le pélerin des naïves complaintes,
- J'étais le traducteur patient d'histoires saintes,
- Ou celui qui taillait, dans quelque bois serré,
- L'image de Marie et de l'Enfant sacré,
- J'avais une âme simple et claire où la Nature
- Se reflétait comme une immense enluminure ;
- Vers moi venaient Marie et Marthe avec sa sœur,
- Comme un symbole exquis et triple de douceur.
- Dans cette église étroite et calme de campagne,
- Je suis resté longtemps, les yeux vers le Passé,
- Avec auprès de moi l'Histoire, et sa compagne,
- La Légende aux yeux bleus, aux blonds cheveux tressés.
Il sait s'attendrir à propos, et réellement il s'attendrit sur le charme des choses, sensible infiniment aux beautés de l'Art comme à celles de la Nature. Il sait s'extasier devant le Portrait de Rembrandt, ou le Coucher de Soleil de Claude Lorrain :
- Le soleil noblement descend au fond du port,
- Il tresse des réseaux empourprés aux mâtures,
- Transforme en majesté l'emphase du décor
- Des classiques cyprès et des architectures ;
- Il dispose des feux d'impossible métal
- Sur la mer où le vent du crépuscule joue,
- Et l'horizon devient un chemin triomphal
- Pour le désir altier des figures de proue...
- L'astre alors, parmi des nuages courtisans,
- Disparaît, avivant leurs velours et leurs moires,
- Puis lance au zénith pur la gerbe de ses gloires.
- Et quelque grand vaisseau, coureur des océans,
- Qui rentre tout là-bas dans la minute unique,
- Semble venir du fond des beaux soirs de l'Attique...
Il s'émeut devant un beau ciel de Loire, devant une aurore sur les toits humides... mais, car il est Angevin, profondément, il voile souvent, comme ceux de chez nous, son émotion sous un peu d'ironie ; cette courte pièce en est un exemple frappant :
- Soir de Fête-Dieu
- Une odeur d'encens flotte encor
- Dans Pair attiédi de la place ;
- Une étoffe rouge et vieil or
- Tend le mur de la cure ; en face
- Les pavés sombres sont tachés
- De pétales de roses blondes ;
- Tout autour du hautain clocher
- Les hirondelles font des rondes.
- Toute la ville est à dîner,
- Et, par les fenêtres ouvertes,
- On entend les gens bavarder ;
- Un vieux monsieur, très haut, disserte ;
- A la maison du percepteur
- On avait tendu des serviettes
- Blanches, puis épingle des fleurs ;
- Une main les ôte et les jette.
- Sur le trottoir de l'Evêché
- La dernière communiante,
- Près de son père endimanché,
- File, ébouriffée et charmante.
- Plus rien... le jour à petit pas
- S'en va devant la nuit qui rampe ;
- Chez l'avocat, Maître Legras,
- La servante apporte la lampe.
- Ah! quelle enivrante langueur
- Naît de toutes ces humbles choses.
- Ah ! quels linges frais sur le cœur
- Et quelle amertume sans cause !
- Le ciel de mauve s'attendrit,
- La lune indécise s'argente.
- On entend rouler vers Paris
- L'express de huit heures cinquante...
BIBLIOGRAPHIE. — La bibliographie de Berjole est encore à faire, ce Poète trop modeste — ou trop insouciant — ayant dispersé son œuvre aux quatre vents avec les feuilles volantes où parurent ses vers. Regrettons-le, sinon pour lui, du moins pour nous. . .
Extrait de l'ouvrage Poètes angevins d'aujourd'hui, essais anthologiques de Marc Leclerc, Société des artistes angevins, Paul Lefebvre libr.-édit. (Paris), 1922, 134 p.
Marc Leclerc (1874-1946), homme de lettres angevin, créateur des rimiaux, peintre, conférencier, membre de la Société des artistes angevins.
Charles Berjole (Angers 1884-Angers 1924), poète, dramaturge, peintre et illustrateur. On lui doit par exemple Le Flutiau délaissé, recueil de poèmes en 1924, Eugène Brunclair 1832-1918, notes et souvenirs en 1921 et Le Hinsel. Un jour de Watteau. La Plus Chère Beauté, théâtre en vers en 1928.
Du même ouvrage : Table (liste des poètes), Alphonse Métérié, Alfred Machard.
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