Poètes angevins par M. Leclerc - Alphonse Métérié
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Nous avons pensé qu'une place devait être faite ici à Alphonse
Métérié, bien qu'il ne soit pas Angevin d'origine — il est né à Amiens
en 1887 — et qu'il ait quitté l'Anjou pour des cieux plus méridionaux…
au vrai, ce solitaire douloureux est un déraciné de la vie,
toujours insatisfait d'errances nostalgiques. Mais il fut un disciple si
fidèle — et si heureux — de Joachim Du Bellay, il s'est révélé si
angevin de cœur et d'esprit, si proche de nous par la grâce de son
talent, qu'il s'est acquis en ce pays où il habita- vingt années de sa
jeunesse, et s'est fait parmi les lettrés et les artistes une place de choix,
des droits de cité incontestables.
Son œuvre est malheureusement éparse, et ce n'est que fragmentairement que l'on en peut rencontrer quelques pièces, si ce n'est dans un recueil manuscrit, inédit et jalousement gardé, que j'ai eu le bonheur de pouvoir feuilleter. Un certain nombre sont rassemblées en quelques plaquettes, sans nom d'auteur, hors-commerce, et à peu près introuvables ; une anthologie intitulée « Violeties et Primevères » (I), où voisinent des Poètes fort inégaux de valeur, et le meilleur avec le médiocre, et où nous retrouvons du reste notre Paul Pionis, en contient huit, dont quelques-unes se trouvent reproduites dans ce Carnet qu'il publia en 1910, et qui est jusqu'à présent son recueil plus important.
- (I). Bonneval, éd. 36, r. Notre-Dame-de-Lorette, Paris 1910.
Notons qu'en tête de cette plaquette Alphonse Métérié a reproduite et faite sienne la devise de Jules Laforgue : « Le Public n'entre pas ici ». N'y cherchons pas un injurieux dédain de l'Humanité et du Vulgum Pecus, mais la pudeur timide et sauvage d'une âme qui se voile et redoute les foules. Et pourtant, ne doit-il pas être compris chez nous, le Poète qui a écrit ce beau
- Sonnet angevin
- Mon Anjou, vous rêvez, pensive au bord du lit
- De la Loire dormeuse où se reflète et tremble
- Le décor, émergeant d'un clair fouillis de trembles,
- De vos clochers d'ardoise et de vos ciels pâlis.
- Vous écoutez monter un chant qui s'affaiblit,
- Des carrefours ombreux où. vos filles s'assemblent.
- Et vous vous demandez à quelles fleurs ressemblent
- Leurs coiffes de dentelle et leurs fichus à plis.
- Ma belle Anjou, ma grande sœur mélancolique,
- J'aime, avec la ferveur qu'on a pour vos reliques,
- Vos humbles horizons et vos calmes beautés.
- Mon âme est lourde ainsi que vos granges trop pleines,
- Mettez en elle un peu de vos sérénités,
- Et donnez à mon cœur la douceur de vos plaines….
Autre hommage à l'Anjou, ces Petites Stances à Du Bellay, qu'inspirèrent au Poète les Fêtes de Liré, et dont je détache quelques strophes :
- « Si vous vouliez. Maître, voici mon tour,
- Au second rang, daignez qu'un troubadour
- Vous parle après les autres ;
- Dernier venu, cela lui serait doux
- De pouvoir mettre, au seuil de ce soir d'août,
- Ses rimes à l'ombre des vôtres...
- ….
- Laissez que j'imagine
- Qu'en attendant d'un si fervent espoir
- L'heureux moment d'aller enfin revoir
- Votre toit bas d'ardoise fine,
- D'autres regrets en vous se faisaient jour,
- D'amitié tendre ou de plus tendre amour
- — Pauvre âme qu'on devine —
- Et qu'en pleurant V angevine douceur,
- Peut-être aussi pleurait dans votre cœur
- La douceur de quelque angevine... »
et ces stances s'achèvent sur un sonnet, paraphrase heureuse et musicale au sonnet des Regrets :
- Heureux qui comme vous a fait un beau voyage,
- Et qui, désabusé du monde et de son tour,
- Peut voir d'un cœur léger, sur la mer du retour
- Ses rêves morts glisser dans l'écumeux sillage !
- Mais plus heureux encore et mille fois plus sage
- Celui qui, soupesant le prix de chaque jour,
- N'a pas connu de vivre en de lointains séjours
- Ni le déchirement des grands appareillages !
- Heureux les simples cœurs qui ne sont pas partis !
- Heureux qui, résistant au claquement des voiles,
- D'un mince enclos d'Anjou faisant son paradis,
- Chaque soir, sur son seuil voit les mêmes étoiles
- Venir poser leur chaste et nocturne douceur
- Comme un baiser quotidien de grandes sœurs...
Du recueil inédit dont il a été question plus haut, j'ai, après avoir longuement hésité à faire un choix entre tant de pièces qui eûssent valu d'être citées, pris celle-ci, qui correspond bien à cette pudeur inquiète du Poète, que nous avions pressentie :
- Ayez l'amour des vers où nous mettons
- D'humbles douceurs qui vous sont familières.
- Posez longtemps sur eux qui trembleront
- Vos mains d'amis qui les rassureront,
- Et vous verrez des choses tristes, fières,
- Pleines d'amour et pleines de prières.
- Si votre cœur est comme nous voulons,
- Nous oserons vous livrer nos poèmes :
- Les beaux secrets qu'en nos vers nous voilons,
- Chérissez-les sous leurs vêtements longs
- Sans en chercher le vrai visage même,
- — N'aimez ceux-ci qu'autant qu'il faut qu'on m'aime...
- Lisez nos vers avec votre âme à vous ;
- Retrouvez-y les peines et les charmes
- Dont sont tissés les jours passés et doux ;
- Lisez-les bas, mais lisez-lez surtout
- — Car cela seul purifie et désarme —
- Avec des yeux mouillés d'anciennes larmes.
On trouve peu de longs poèmes dans les œuvres, publiées ou inédites, d'Alphonse Métérié ; il lui faut peu d'espace pour déployer sa pensée, pourtant fine, et tendre, et nuancée ; une école moderne a tenté de mettre à la mode chez nous, il y a peu de temps, ces courts poèmes japonais qui doivent tenir en quelques mots. Métérié, sans se soucier de devancer la mode, nous donne, ce me semble, un modèle du genre, avec un poème de quatre vers :
- Pacification
- Je me souviens des jours de l'Autrefois perdu,
- Je me souviens des jours que j'avais attendus,
- Je me rappelle aussi mes misères passées,
- Et tout ce mal devient douceur dans mes pensées...
J'ai gardé pour la fin, la pièce intitulée Pressentiments, qui figure dans le Carnet ; à elle seule elle eût suffi à juger quelle délicatesse de sentiments s'unit chez Métérié à la délicatesse de la forme ; c'est le fait d'un vrai Poète que d'écrire ainsi avec son cœur autant qu'avec son esprit :
- « Si la gloire, un peu d'humble gloire,
- Un Jour, dans très longtemps, venait,
- Frôler mon front lourd et fané
- D'un pâle rayon illusoire,
- Je serais plus triste qu'heureux,
- Car les bonheurs des solitaires
- Ne savent plus être sur terre
- Qu'ironiques et douloureux.
- La gloire est bonne quand on aime,
- Et c'est ineffablement doux
- D'aller la poser aux genoux
- De ceux pour qui sont nos poèmes.
- Moi songeant à ceux que j'aimais,
- A celui que mes vers pleurèrent,
- A celles qui les inspirèrent,
- Je dirai : leurs yeux sont fermés...
- C'est ainsi que tout perd ses charmes,
- Et que le cher, l'ardent regret
- De tous ceux que je pleurerai
- Sur mes lauriers mettra des larmes. »
BIBLIOGRAPHIE. — Carnet, poésies, une pl. hors-comm. 1910 (rééd. 1912). — Feuilles Perdues, Ip. s. d. h. c. — Le Voyage au Désert, p. s. d. h. c. — Stances du Temps de Guerre, poèmes, 1916. — Le Poilu et la Princesse, av. bois gravés de Berjole 1918. — L'Etrangère, poème dramatique, 4 actes, I prologue, I épilogue, pour un drame musical de Max d'Olonne.
(Au moment où s'impriment ces lignes, est au tirage chez Malfère à P«ris, un nouveau volume de Métérié : Le Livre des Sœurs, d'après le manuscrit que j'ai cité. L'auteur nous annonce en outre deux recueils à paraître prochainement : Le Cahier Noir, et Cophetuesques).
A. Métérié a publié des vers au Mercure de France, au Divan, à Belles Lettres, aux Lettres, à la Revue Critique des Idées et des Livres, à la Revue Hebdomadaire, au Crapouillot, etc.
Extrait de l'ouvrage Poètes angevins d'aujourd'hui, essais anthologiques de Marc Leclerc, Société des artistes angevins, Paul Lefebvre libr.-édit. (Paris), 1922, 134 p.
Marc Leclerc (1874-1946), homme de lettres angevin, créateur des rimiaux, peintre, conférencier, membre de la Société des artistes angevins.
Alphonse Métérié (Amiens 1887-Lausanne 1967), poète, journaliste, inspecteur des Beaux-Arts à Marrakech (1924), auteur de plus d'une vingtaine d'œuvres, prix Auguste-Capdeville de l'Académie française en 1957 pour l'ensemble de son œuvre.
Du même ouvrage : Table (liste des poètes), Alfred Machard, Jacques Baguenier-Desormeaux.
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