Poètes angevins par M. Leclerc - René Christian-Frogé
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Parmi tant de Poètes imprégnés de la « douceur angevine », le
talent âpre de Christian-Frogé vient soudain jeter une note inattendue ;
c'est que cet Angevin est un déraciné : Né à Vernoil le 17 avril 1880,
fils d'Officier, et arraché de bonne heure à son Anjou natal par le
hasard des garnisons, c'est de nos provinces alors « annexées » que
son âme reçut la plus forte empreinte. Il a dit, dans la Lyre de Fer :
- Ma jeunesse timide et tendre eut deux patries.
- Deux larges horizons, l'un bordé de prairies
- Qu'un beau fleuve royal
- Coupait d'une onde altière où, s' écroulaient des vignes ;
- L'autre, plus triste, avec des sapins noirs, des lignes
- D'ombre, un vent brutal…..
Et c'est ce vent brutal dans les sapins sombres qui passe souvent dans ses premiers poèmes ; sa lyre est de fer, et sonne à l'unisson des cloches d'Alsace, de l'Alsace en deuil ; et pourtant il n'a pas oublié son passé :
- Ma Loire ! Souvenirs dorés du doux automne !
- Moulins qui me berciez du geste monotone
- De vos bras indolents ;
- Iles de sable jaune où des peupliers pleurent…
- Ah ! Comme il tient d'amour et d'aube intérieure
- En rame des enfants !
Il n'a pas oublié, et dans ses errances attristées de mélancolie douloureuse, au Jardin des Roses Mourantes, il évoque les peupliers des bords de la Loire :
- Peupliers de mon ciel natal, harpes étranges
- Qui vibrez sur la rive où s'écrasent les franges
- Des boutons d'or et des chardons,
- Peupliers du pays de rêve et d'aube blonde,
- Chantez ! Chantez ! loin des mépris lâches du monde,
- Dans l'auréole des pardons !
- . . . . . . . . . .
- Et puis, dans la douceur des soirs baignés de lune,
- Quand Veau s'endort, quand nul clapotis n'importune
- L'humble berge aux sentiers perdus,
- Fils de la terre en deuil, surgissez, taciturnes,
- Comme les bras raidis des tristesses nocturnes
- Vers le grand ciel sourd étendus !
- Je vous entends, du fond de la ville malsaine,
- Chansons des bois, soupirs divins frôlant la plaine,
- Vieux accords longtemps oubliés…..
- Et mon âme qui rêve à la terre natale
- Vole vers vous, là-bas, — là-bas, — dans le ciel pâle,
- 0 mes sublimes peupliers !
La terre d'Egypte, où il s'égara vers sa vingt-troisième année, ne lui laissa pas une empreinte aussi forte que ses impressions d'enfance ; elle lui meubla pourtant l'esprit de belles images, que nous retrouverons parfois dans ses vers.
Mais Elle vient, Celle dont il avait tant de fois pressenti la venue : La Guerre... Et ce fils de soldat court à son devoir. Il se bat, en soldat ; caporal au 43e Colonial à Morhange, sergent au Grand-Couronné, Sous-Lieutenant sur la Somme, deux fois blessé, il s'est dépeint sans se nommer, sur son lit d'hôpital, dans Sous les Rafales, qui parut en 1916, et fut récompensé de la Bourse Nationale de Voyage :
- Ni chloroforme, ni morphine…
- Je veux savoir, domptant les nerfs,
- Si le cœur aux fièvres divines
- Reste l'esclave de la chair.
- Je bercerai ce cœur, qui pleure
- Tant d'espoirs clairs sitôt sombrés,
- En bénissant l'effroi de l'heure
- Et ceux qui m'auront torturé.
- La Douleur est la grande École.
- Soyons fiers de souffrir un peu.
- Toute âme ardente qui s'immole
- Est un temple où descendra Dieu.
Nommé Lieutenant, il est affecté à un Etat-Major. Il repart, connaît l'empoisonnement par les gaz, et revient enfin Capitaine, décoré de la Légion d'Honneur, de la Croix de Guerre, et de la Military Cross ; il a une main mutilée, mais cela ne l'a pas empêché d'écrire, à l'hôpital, en campagne, partout, et, dans le cours de la Guerre, de publier quatre volumes, dont deux de poésies.
Dans La Petite Ville, parue en 1918, luxueusement présentée, nous trouvons d'abord, souvenir de temps antérieurs, une série de « pastels » qui seraient plutôt des eaux-fortes, tant le trait en est souvent incisif, et où il a fixés en de brèves notations des mufles de Chef-Lieu de Canton ; voyez ce « Pur », enchâssé dans un sonnet :
- Un pur
- Ce bonnet rouge porte un doux nom ; « Rafouilloux ».
- Cambrant avec fierté sa taille de pygmée
- Il discute de tout, se grise de fumée,
- Et crache au ciel, ses pieds traînants dans les égouts.
- Il adore le jeu de cartes et les atouts :
- C'est ainsi qu'il connut des tactiques d'armée.
- Il boit sans soif, par pose, à nerveuses lampées :
- C'est ainsi qu'il devint orateur chez les fous.
- Gonflé d'ambition haineuse et sans scrupule,
- Il recherche l'anonymat et la crapule
- Pour éviter les coups qui pleuvraient sur son dos.
- Et travailleur de l'ombre, aux lâchetés cyniques,
- Il bafouille, salit, dénonce à tout propos ;
- Puis il appelle ça : Sauver la République !
Par contraste, dans la seconde partie du livre, sous le titre de « L'Ame des Ruines», Christian-Frogé nous donne des croquis de guerre : Villes mortes, Cathédrales meurtries, Christs martyrisés pour la seconde fois... Qui de nous. Combattants, n'a vu dans son secteur l'hallucinante silhouette des « trois arbres » ?
- Paysage
- La lune jaune est comme un brasier qui se meurt
- En l'immensité vide où montent des fusées.
- La Ville est un monceau de pierres écrasées…
- Le vent qui rôde est lourd de lointaines rumeurs.
- Broussaille de démence aux ramures croisées,
- Les fils de fer grinçants menacent les hauteurs.
- Du fond d'abris visqueux d'invisibles guetteurs
- Frissonnent par les trous de capotes usées.
- Devant eux la ténèbre étend son cauchemar.
- Mais, dominant la pleine où plonge le regard
- Des guetteurs éperdus que leur ombre exaspère,
- Trois arbres ébranchés se tordent en ce lieu,
- Crispés comme jadis les gibets du Calvaire,
- Lorsque, battus d'angoisse, ils attendaient un Dieu.
Terminons par cette strophe dernière du poème par lequel l'Auteur a conclu son livre sur Morhange, et où passe tout l'orgueil de la Victoire :
- Sonnez, clairons, pour ceux qui tombent !
- Un vent de gloire sur les tombes
- Frissonne et caresse nos fronts.
- Voici fuir la terreur prussienne ! …
- Ce sont les Marsouins qui reviennent…
- Sonnez Clairons !
(Christian-Frogé est aussi auteur dramatique, et a eu plusieurs pièces jouées avec succès, entre autres ces Portes-Glaives qui suscitèrent, il y a quelques mois, des critiques passionnées. Mais les initiés connaissent aussi de lui un drame évangélique rempli de beautés, qu'ils espèrent voir bientôt sur une scène digne de lui).
BIBLIOGRAPHIE. — Lorenza, un acte en vers, Paris, Rey, 1902. — Au Jardin des Roses Mourantes, poésies, Paris, Sansot, 1908. — La Lyre de Fer, Paris, Rey, 1911. — Sous les Rafales, poésies, (Bourse Nationale de Voyage), Paris, Figuière, 1916. — Morhange et les Marsouins en Lorraine, récits de guerre (Prix de l'Académie) Berger-Levrault, 1917. — La Petite Ville, poésies, Paris, Rey, 1918. — Les Captifs, récits de guerre, Paris, Berger-Levrault, 1918. — La République, poème, Paris, Devambez, 1920.
Au Théâtre : Pierrot Viveur, comédie en un acte, (Les Mathurins) 1906. — L'Exil de Molière, un acte, (Odéon) 1921. — Les Porte-Glaives, trois actes, (Champs-Elysées) 1921.
Extrait de l'ouvrage Poètes angevins d'aujourd'hui, essais anthologiques de Marc Leclerc, Société des artistes angevins, Paul Lefebvre libr.-édit. (Paris), 1922, 134 p.
Marc Leclerc (1874-1946), homme de lettres angevin, créateur des rimiaux, peintre, conférencier, membre de la Société des artistes angevins.
René Christian-Frogé (1880-1958), écrivain et poète, secrétaire général de l'Association des écrivains combattants. Prix Jules-Davaine de l'Académie française en 1916, puis prix Montyon en 1917 et prix Marcelin-Guérin en 1923.
Du même ouvrage : Paul Pionis, Paul Sonniès, René Bazin, Olivier de Rougé, Auguste Pinguet, Émile Marchand, Henry Cormeau, Maurice Couallier, Eugène Roussel, Guillaume Carantec, Alfred Coupel, Aïda De Romain.
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