Le docteur Farge par P. Bellanger (1895)

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Langue et littérature angevine
Document   Le docteur Farge
Auteur   Philippe Bellanger
Année d'édition   1895
Éditeur   Germain et G. Grassin impr.-libr. (Angers)
Note(s)   Extrait de la Revue de l'Anjou, Nouvelle série, tome trentièmetroisième année, tome deuxième, pages 80 à 101


Couverture.
LE DOCTEUR FARGE


S'il est un nom dont la Revue de l'Anjou ait le devoir de conserver le souvenir, c'est, à coup sûr, le nom du Docteur Farge.

Ce nom n'est pas seulement celui d'un homme dont les éminentes qualités et la juste réputation qu'il avait su conquérir dans le monde médical ont grandement honoré notre Province ; c'est encore, et surtout, le nom d'un homme que caractérise essentiellement son ardent amour pour sa Ville natale. La prospérité, les intérêts de tout ordre, le maintien et le développement de la bonne renommée de notre vieille cité ont été l'objet de ses plus constantes préoccupations, et il a tenu, on peut le dire, à lui consacrer, pendant près d'un demi-siècle, sous les formes les plus variées, tous les dons de sa riche nature, toutes les énergies de son filial dévouement.


I


Né à Angers, le 22 mai 1822, Émile-François Farge, après avoir fréquenté l'école des Frères du Tertre, puis suivi les cours élémentaires de latin à la Psalette de celle époque, alla au Collège de Combrée faire ses humanités. Sa rhétorique brillamment terminée, il revint à Angers, fit, comme externe, sa philosophie au Collège Royal et, à la fin de l'année scolaire, en août 1841, remporta le prix d'honneur, prix de dissertation française.

Au mois de novembre de la même année, il se faisait inscrire comme étudiant à l'École de Médecine de notre Ville. Dès le début de la carrière dont il avait fait choix depuis longtemps déjà et vers laquelle l'attiraient ses goûts et ses aptitudes spéciales, bien préparé, d'ailleurs, par ses solides études classiques, il donna la mesure de sa valeur intellectuelle et morale, et se fit promptement remarquer par son ardeur et son opiniâtreté dans le travail, comme aussi par l'accomplissement le plus régulier et le plus consciencieux de ses obligations professionnelles. Successivement externe, interne de l'Hôtel-Dieu, puis devenu, en même temps, prosecteur à l'École, il prolongea son séjour à Angers jusqu'en 1845.

Aux vacances de Pâques de cette même année, il s'installait à Paris pour y compléter ses études médicales. Dès son arrivée, il appela sur lui l'attention par le succès exceptionnellement brillant de son premier examen de doctorat. Il faut l'avoir connu et vu à l'œuvre, comme celui qui écrit ces lignes, pour comprendre au prix de quel labeur incessant, de quelle activité dévorante, il sut mettre à profit les enseignements multiples des célébrités médicales et chirurgicales dont il suivait les cours et les cliniques, tout en se montrant des plus assidus aux travaux de dissection de l'Ecole Pratique.

Remarqué et encouragé par son éminent compatriote, Auguste Bérard (1), Professeur de Clinique chirurgicale, il songea tout d'abord, sur le conseil de ce maitre expérimenté, à se vouer à l'enseignement et à se préparer aux concours qui conduisent à l'agrégation, puis au professorat. Son intelligence pénétrante, sa prodigieuse mémoire, sa remarquable facilité d'élocution, son imperturbable sang-froid lui étaient un gage presque assuré de succès dans la carrière où il se proposait d'entrer ; et, avec sa puissance de travail et l'énergique ténacité de sa volonté, il pouvait concevoir l'espoir fondé d'ajouter, quelque jour, un nom angevin de plus à celui de Béclard et des deux Bérard sur la liste des Professeurs à la Faculté de Médecine de Paris.

La mort d'Auguste Bérard, survenue le 16 octobre 1846, vint modifier brusquement ses premières résolutions et donner un autre but à sa vie.

(1) Né à Varrains, près Saumur, le 1er août 1802.

Renonçant à se préparer au concours de l'internat, il n'eut plus d'autre pensée que de terminer aussi promptement que possible ses études de doctorat. On eût dit qu'une secrète attraction entraînait invinciblement cet Angevin par le cœur et la naissance », — comme il s'est, plus tard, qualifié lui-même (1), — vers la Ville dont il allait devenir l'habitant le plus sédentaire et l'un des meilleurs citoyens.

Au lendemain même de l'obtention de son diplôme de docteur, âgé de vingt-cinq ans seulement, il était, le 2 septembre 1847, nommé, sur la désignation presque unanime de ses anciens maîtres, Chef des travaux anatomiques à notre École préparatoire de Médecine et de Pharmacie, en remplacement de M. le Docteur Daviers, qui devenait Professeur suppléant et était chargé du cours de Chimie.

Il justifiait, d'ailleurs, promptement le choix si flatteur dont il venait d'être l'objet, et il inaugurait dignement sa longue et fructueuse carrière de l'enseignement, en professant, avec le succès le plus complet et le plus mérité, les cours d'anatomie et de physiologie, dont il était successivement chargé pendant la durée de sa délégation comme Chef des travaux anatomiques.

Mais si le professeur marquait ainsi à l'avance la place qu'il allait bientôt occuper au premier rang, le médecin tardait moins encore à faire preuve de ce dévouement absolu qui, au cas surtout où l'intérêt social se trouve directement en jeu, est la première condition et fait l'honneur de sa mission.

Au commencement de 1849 éclatait la seconde des deux terribles épidémies de choléra dont Angers a gardé le souvenir. De retour dans notre ville depuis moins de deux ans, le Docteur Farge occupait alors un appartement situé à l'angle du quai Royal et de la rue Bourgeoise, au centre du quartier qui fut particulièrement ravagé, décimé par le fléau. Pendant plus d'une semaine, jour et nuit, sans un seul moment de repos, il prodigua aux cholériques de la rue

(1) Allocution prononcée le 7 février 1856 à l'inauguration de l'École d'Enseignement Supérieur.

Baudrière et des rues voisines les soins les plus intelligents et les plus empressés.

Mais les forces humaines ont une limite, et il était arrivé à un degré d'épuisement tel, que ses amis durent, non pas sur le conseil, mais sur l'ordre formel de son confrère, le Docteur Daviers, le faire transporter, malgré sa résistance, à la campagne, à l'Appentis, propriété située à deux kilomètres de la ville. Grâce à sa robuste constitution, un repos absolu et prolongé suffit pour triompher de cet excès de fatigue et dissiper les vives inquiétudes que son état avait tout d'abord fait concevoir.

Circonstance curieuse à noter : l'Appentis appartenait à la famille maternelle de notre ami commun Philippe Béclard. Après la mort de la mère de celui-ci, le Docteur Farge acheta cette propriété, et le lointain souvenir de 1849 ne fut pas, je crois, l'un des moindres motifs qui le déterminèrent à faire cette acquisition.

Nommé une seconde fois Chef des travaux anatomiques, le 13 avril 1851, le Docteur Farge devenait Professeur suppléant, le 27 février 1854.

Si les brillantes qualités du jeune professeur s'étaient promptement révélées, le rapide accroissement de sa clientèle témoignait de l'opinion que, en dehors de l'École, on avait de sa valeur, non moins que de l'estime qu'inspirait son caractère.

Aussi, lorsque, en 1856, fut créée l'École Supérieure des Sciences et des Lettres, personne ne fut surpris de le voir, quoique venant à peine d'accomplir sa trente-troisième année, appelé à en prendre la direction et à y professer le cours d'histoire naturelle (1).

Voici, du reste, en quels termes élogieux le Recteur de Rennes, M. Mourrier, devenu plus tard Vice-Recteur de l'Académie de Paris, parlait, dans la séance d'inauguration du 7 février 1856, du personnel de la nouvelle institution :

« Le personnel de l'École des Sciences et des Lettres, choisi

(1) 17 juillet 1855, Décret autorisant la création de l'École ; 25 septembre 1855, Arrêté en nommant le personnel.

« avec un soin parfait dans les corps savants et enseignants qui honorent la cité, réunit en une compagnie toute dévouée aux intérêts de ses chers concitoyens, sous l'autorité d'une main habile et d'un savoir éprouvé à l'École de Médecine, une heureuse variété d'aptitudes et de talents (1) . »

Le 25 octobre 1836, le Docteur Farge était chargé, comme Professeur adjoint, du cours d'Histoire naturelle, de Toxicologie et de Chimie médicale à l'École de Médecine, et, dans la même année, il recevait les palmes d'Officier de l'Université (2).

Enfin, le 31 juillet 1861, il était nommé Professeur titulaire et succédait, dans la chaire de Clinique interne, au Docteur Bigot, admis, avant d'être atteint par la limite d'âge et sur sa demande, à faire valoir ses droits à la retraite.

Médecin adjoint des hôpitaux depuis 1849, il remplaçait, le 27 mars 1863, le Docteur Victor Laroche comme Médecin en chef à l'Hôtel-Dieu.

Dès lors sa sphère d'action, — en tant du moins qu'il s'agissait des services publics qui lui étaient confiés, — se trouvait précisée et nettement circonscrite.

Jusque-là, ses goûts, ses aptitudes, ses travaux antérieurs le prédisposaient, et ses préférences étaient d'ailleurs acquises à l'enseignement et à la pratique de la chirurgie.

Un fait, dont il m'a été donné de connaître personnellement tous les détails, suffit à lui seul pour démontrer ce qu'il valait comme opérateur.

L'un des chirurgiens les plus distingués de Nantes, le Docteur Gely, venait d'être atteint d'une angine couenneuse de la nature la plus grave. Les médecins, ses amis, qui lui

(1) Il n'est pas sans intérêt de donner ici la liste des premiers collaborateurs du Docteur Farge dans cette cuvre de décentralisation et ce premier essai d'Enseignement Supérieur à Angers :
Chimie, M. Orsel, ingénieur des mines ;
Mécanique, M. Dulos, professeur à l'Ecole des Arts et Métiers ;
Dessin, M. Dauban, conservateur du Musée ;
Mathématiques, M. Bouché, professeur au Lycée ;
Physique, M. Gripon, professeur au Lycée ;
Littérature, M. Gidel, professeur au Lycée ;
Histoire, M. Mourin, professeur au Lycée.
(2) Ce titre est aujourd'hui remplacé par celui d'Officier de l'Instruction Publique.

donnaient leurs soins, jugent la trachéotomie indispensable. Le malade partage leur opinion, mais déclare ne vouloir subir cette opération qu'à la condition qu'elle soit pratiquée par son confrère d'Angers, le Docteur Mirault.

Prévenu immédiatement, celui-ci se rend chez le Docteur Daviers pour le prier de l'accompagner à Nantes. Le Docteur Daviers était absent d'Angers ; M. Mirault va trouver le Docteur Farge, qui n'était encore que simple professeur suppléant, et lui propose de l'emmener avec lui. Farge accède avec empressement à la demande de son ancien professeur.

Arrivé près du Docteur Gely, M. Mirault constate, avec ses confrères de Nantes, la nécessité de pratiquer d'urgence la trachéotomie, puis il les prie de se retirer un instant, et reste seul avec le malade et son ami intime le Docteur Eugène Bonamy. M. Mirault déclare alors que, en raison de son âge, et plus encore de l'émotion soudaine qu'il éprouve à la pensée d'opérer un confrère, il ne saurait répondre de la sûreté de sa main, et il supplie le Docteur Gely de consentir à laisser pratiquer l'opération, sous sa direction, par son ancien élève qu'il a amené avec lui, qui l'a déjà assisté en pareille occurrence et dont il répond comme de lui-même. Le Docteur Gely accepte.

Tous les autres médecins, y compris le Docteur Farge, étant rentrés dans la chambre du malade, M. Mirault leur rend compte de ce qui vient d'être décidé.

Le Docteur Farge, stupéfait d'une proposition que rien n'avait pu lui faire prévoir, ni même soupçonner, décline, on le comprend, la mission dont on veut le charger. Mais on insiste ; le danger est imminent ; et, d'ailleurs, le Docteur Gely, après s'être fait apporter sa Trousse, choisit lui-même l'instrument qu'il présente à son jeune confrère, puis griffonne rapidement quelques mois au crayon pour l'engager à agir sans plus de préoccupation que s'il avait à faire une dissection dans un amphithéâtre.

Farge se décide enfin ; et, surmontant par un suprême effort le trouble qui l'avait tout d'abord envahi, il expose et fait approuver par les nombreux assistants qui l'entourent la méthode qu'il entend suivre, puis pratique avec le plus complet succès l'opération dont dépendait la vie de son éminent confrère.

On peut juger par ce qui précède de ce que l'on était en droit d'attendre du Docteur Farge comme chirurgien, et des succès qu'il devait espérer, s'il persévérait dans cette voie.

Mais, étant donnée sa nature d'esprit, ce à quoi il se sentait irrésistiblement appelé, ce qui était l'objet de sa légitime ambition, c'était l'enseignement pratique fait au lit du malade. Or, à ce moment, le Docteur Mirault était encore Professeur de Clinique chirurgicale ; et, s'il approchait de l'âge de la retraite, il avait dans le Docteur Daviers, alors chargé du cours de Pathologie externe, un remplaçant désigné d'avance et digne, à tous les titres, de recueillir sa succession.

On ne saurait, dès lors, s'étonner de ce que le Docteur Farge ait saisi l'occasion inespérée qui lui était offerte et ait accepté, non sans quelque regret néanmoins, de devenir à trente-neuf ans Professeur titulaire de Clinique médicale.

Est-il besoin d'ajouter que, son choix fait, il considéra désormais, comme un devoir, de consacrer la plus large part de son labeur à étendre et fortifier les connaissances dont sa nouvelle position comportait plus spécialement l'application.

En 1871 il remplaçait, comme Directeur de l'École de Médecine, le Docteur Daviers, décédé le 16 février de cette année.

Il dut, à ce moment, abandonner ses fonctions de Directeur de l'École d'Enseignement Supérieur des Sciences et des Lettres, tout en continuant d'y professer, très régulièrement, le cours d'histoire naturelle jusqu'à la fin de l'année scolaire 1884-85, époque de la suppression de cette École et de son remplacement par de simples Cours municipaux.

Pendant les neuf années qu'il dirigea l'École de Médecine, il prit à tâche, avec un zèle que rien ne ralentit jamais, avec une persévérance que rien ne rebutait, non seulement d'obtenir les améliorations matérielles que comportait son installation, mais encore, et surtout, de provoquer et de faire prendre les mesures permettant de compléter l'enseignement et de rendre plus fructueuse l'instruction des élèves, de ces élèves dont il ne cessait d'encourager les travaux, des succès desquels il était fier comme des siens propres, de ces élèves, enfin, dont l'avenir était l'objet de ses plus constantes préoccupations.

De pareils services méritaient leur récompense. Aussi quand, en 1874, le Docteur Farge était nommé Chevalier de la Légion d'honneur, l'opinion fut-elle unanime pour ratifier une distinction aussi bien justifiée.

Néanmoins, le 29 octobre 1879, il était remplacé dans ses fonctions de Directeur par le Docteur Meleux.

Le regret bien naturel et fort légitime que lui fit éprouver le non-renouvellement de sa délégation fut, toutefois ; adouci par la satisfaction que lui causait l'incontestable prospérité de l'École au moment où il en transmettait la direction à son successeur.

S'il fut profondément attristé par la crise qu'elle traversa ultérieurement et qui parut, un instant, compromettre sa vitalité, son existence même, il fut de ceux qui, sans arrière-pensée d'aucune sorte, unirent leurs efforts pour en conjurer les effets.

A toute époque le Docteur Farge eut le plus vif souci, considéra comme son premier devoir, d'user des relations qu'il avait su se créer dans le monde médical pour aider à la défense de notre École angevine, quand ses intérêts se trouvaient en péril, et pour contribuer, autant que cela pouvait dépendre de lui, à la réalisation de tout ce qui était de nature à favoriser son développement et son succès. Aussi personne plus que lui ne s'applaudit de la réorganisation dont elle fut enfin l'objet en 1890, réorganisation qui, dans l'opinion de tous les hommes compétents, était indispensable pour assurer son avenir et faciliter ses progrès. Personne, non plus, ne se félicitait plus sincèrement des heureux résultats obtenus et dont il tenait à faire honneur, pour une large part, à la sollicitude éclairée et à l'impulsion du Directeur actuel, M. le Docteur Legludic.

Indépendamment des cours qu'il a professés à l'École de Médecine, sans aucune interruption jusqu'au jour de sa mise à la retraite, le Docteur Farge a toujours tenu à prendre une large part aux travaux de la Société de Médecine, dont il faisait partie depuis son arrivée à Angers, et dont il a été, à deux reprises, en 1867 et en 1881, élu Président.

Il avait, d'autre part, un trop vif sentiment de la dignité de sa profession pour demeurer indifférent à ses intérêts moraux. Aussi fut-il l'un des membres fondateurs de l'Association médicale de Maine-et-Loire, créée en 1863, et agrégée, en 1864, à l'Association générale des Médecins de France. Appelé, le 31 mai 1883, à remplacer le docteur Grille dans la présidence de cette Association, il y a été maintenu par des réélections successives jusqu'à sa mort, et tous ses confrères peuvent rendre témoignage du dévouement infatigable et du tact parfait dont il a toujours fait preuve dans l'exercice de ces délicates fonctions.

Une carrière si bien remplie devait avoir son couronnement.

En 1891 l'Académie de Médecine admettait dans son sein, comme Membre Correspondant, le Docteur Farge, dont, grâce à ses fréquentes et intéressantes communications, elle avait pu depuis longtemps apprécier la valeur.

Mais le temps avait marché.

Atteint, le 22 mai 1892, par l'impitoyable limite d'âge, le Docteur Farge était immédiatement remplacé dans ce service de l'Hôtel-Dieu, qui lui avait été confié dès 1861, comme Professeur de Clinique médicale et dont, pendant plus de trente ans, il avait tenu à honneur de remplir avec la plus scrupuleuse exactitude toutes les obligations.

On eût dit vraiment que chez lui l'homme ne pouvait survivre au médecin.

Au mois de juillet suivant, en effet, il subissait une première et soudaine attaque de la terrible maladie à laquelle il devait succomber moins de trois ans plus tard. Sa vie fut pendant plusieurs jours en danger. Il triompha néanmoins de celle crise, mais sa santé en demeura irrémédiablement atteinte.

Bien qu'il ne se fit pas la moindre illusion sur la gravité de son état, il ne voulut jamais consentir à prendre le repos absolu qui lui aurait vraisemblablement permis de prolonger notablement son existence.

Tout au contraire, obéissant à ce besoin d'activité qui était le caractère dominant de sa nature, il persista à continuer l'exercice de sa profession.

Dès la fin de l'année, sans souci de son extrême affaiblissement physique, il avait repris la plupart de ses occupations habituelles.

C'est alors qu'il lui fut donné de prendre part à une fête qui honore également ceux qui en ont eu la pensée et celui qui en a été l'objet.

Le 1er novembre 1892, le Docteur Farge avait été admis à la retraite comme Professeur à l'École de Médecine et nommé Professeur honoraire.

Le surlendemain, jeudi 3 novembre, « dans un banquet d'adieu, se réunissaient autour du maître ses collègues de l'École de Médecine, ses nombreux élèves et les membres de l'Association médicale de Maine-et-Loire.

« A la fin du banquet », — ajoute le compte rendu de cette réunion, — « plusieurs toasts furent portés : M. le docteur Legludic, Directeur de l'École de Médecine ; M. le docteur Besnard (de Saumur), Vice-Président de l'Association ; M. le docteur Douet ; M. Meignant, interne à l'Hôtel-Dieu, prirent successivement la parole.

M. le docteur Dezanneau vint, au nom de nombreux souscripteurs, offrir à M. le professeur Farge un objet d'art, le Moïse de Michel-Ange.

Enfin, M le docteur Farge répondit à ces divers toasts. »

J'ai dû me borner à la reproduction textuelle du compte rendu sommaire de cette solennité. Le cadre de cette notice ne me permettait pas d'entrer dans les détails ; et, d'ailleurs, c'eût été déflorer les discours si remarquables à titres divers, qui ont été prononcés, que d'essayer d'en donner une sèche et incolore analyse.

L'année 1893 se passa dans des conditions singulièrement pénibles pour le Docteur Farge, qui, malgré cela, refusait d'apporter à son mode d'existence les soins reconnus nécessaires et négligeait trop souvent les précautions indispensables qu'exigeait sa santé si profondément altérée.

En 1894, toutefois, une amélioration notable et progressive se manifesta dans son état général et, à partir du milieu de cette année surtout, donna à sa famille et à ses amis l'espoir, sinon d'un complet rétablissement, du moins du maintien d'une situation excluant toute inquiétude immédiate ou prochaine.

Malheureusement, à la suite d'une bronchite qui se produisit au cours du mois de décembre, les symptômes de l'affection dont il souffrait depuis longtemps s'aggravèrent de la manière la plus rapide et la plus alarmante.

Les secours de la science la plus éclairée, que guidait le zèle le plus affectueux, les soins prodigués avec un dévouement infatigable par celle qui était, depuis trente-sept ans, la fidèle compagne de sa vie, demeurèrent impuissants, et, après une douloureuse agonie de sept semaines, subie, acceptée avec la plus chrétienne résignation, le Docteur Farge s'éteignait dans la soirée du mardi 5 février 1895.

Ses obsèques furent célébrées à Saint-Maurice le vendredi suivant. La foule qui, malgré la rigueur de la température, remplissait la vaste nef de notre cathédrale, le cortège de plusieurs centaines de personnes qui suivit, au milieu d'une tempête de neige, le char funèbre jusqu'au cimetière, ont été un suprême et éclatant témoignage de l'estime universelle, de la respectueuse sympathie dont était entouré l'homme de bien qui venait de disparaître (1).


II


Il ne m'appartient, à aucun titre, d'apprécier ici le médecin ; de rappeler le savoir, l'étendue et la variété des connaissances dont, au dire de ses collègues et de ses élèves, l'homme de science et le professeur ont toujours fait preuve ; de louer la sûreté de son diagnostic et les éminentes qualités que tous se sont accordés à reconnaitre dans le praticien.

(1) Au cimetière, MM. les docteurs Legludic, Besnard, Gripat, Renou et Dezanneau ont successivement prononcé, — au nom de l'Ecole de Médecine, de l'Association médicale de Maine-et-Loire, de la Société de médecine d'Angers, des anciens élèves du Docteur Farge et du Collège de Combrée, des Médecins et Chirurgiens des Hôpitaux, — des discours aussi remarquables par l'élévation de la pensée que par la sincérité du sentiment et de l'émotion.

Les fonctions multiples qu'il a occupées pendant sa longue carrière et les distinctions honorifiques qui en ont été la juste récompense disent assez de quelle considération le Docteur Farge jouissait dans le monde médical. Que pourrait-on ajouter, d'ailleurs, à l'éloge si vrai et si complet qu'en ont fait les plus autorisés de ses confrères dans les discours par eux prononcés, soit à cette fête si touchante du 3 novembre 1892, soit plus récemment, aux obsèques du regretté défunt.

Mon but est tout différent, mon ambition tout autre. Ce que je me propose, c'est d'essayer de faire connaitre l'homme, ses aptitudes si variées, son caractère, sa valeur morale ; signaler, en outre, quelques côtés plus intimes de son existence privée ; indiquer, enfin, et mettre bien en relief l'influence exercée sur la direction de sa vie par les croyances auxquelles il est toujours demeuré fidèle.

Il est rare de rencontrer quelqu'un aussi richement doué sous le rapport intellectuel que l'était le Docteur Farge.

Esprit singulièrement ouvert, éminemment curieux, lucide, alerte, dont la souplesse égalait la force, il abordait et quittait avec la même facilité, et sans effort apparent, l'étude des choses les plus diverses.

Son impeccable mémoire enregistrait les notions multiples qui étaient le fruit du travail incessant de cette intelligence toujours en éveil, et lui constituait un fonds de réserve où il puisait, au gré de l'occasion, l'aliment de ces intéressantes conférences, de ces improvisations, de ces causeries éblouissantes, dont aucun de ses auditeurs ne saurait oublier le charme et la verve incomparable.

Indépendamment des sciences rentrant dans le cadre de ses études professionnelles ou s'y rattachant par un lien intime, telles que la physique, la chimie et l'anthropologie, aucune branche des connaissances humaines ne lui était complètement étrangère. Géologie, histoire, numismatique, économie sociale, littérature, art sous toutes les formes, arts du dessin, musique, il s'intéressait à tout, poussait plus ou moins loin ses investigations, suivant la conformité de ses aptitudes ou l'ordre de ses préférences successives, et témoignait en toute matière de la vivacité de sa compréhension et de sa rare faculté d'assimilation.

Avec de pareilles dispositions, aucune des manifestations de l'art ne lui était indifférente ; nul n'était plus que lui sensible aux jouissances qu'il procure, et son concours était acquis d'avance à tout ce qui peut développer et propager le goût du beau.

Aussi, non content d'être un collectionneur émérite, fut-il un des premiers et des plus fermes soutiens de la Société des Amis des Arts.

L'Association Artistique le compta également, pendant presque toute sa durée, parmi ses plus fidèles abonnés ; et personne ne regretta plus vivement que lui la disparition d'une œuvre qui avait conquis à notre Ville une juste et exceptionnelle renommée dans le monde musical.

Quant à la doyenne de nos Sociétés angevines, la Société d'Agriculture, Sciences et Arts, dont il était devenu, à la mort du Docteur Grille, le Vice-Président, il ne cessa jamais, malgré ses nombreuses occupations, d'être l'un de ses collaborateurs les plus utiles et les plus appréciés.

En dehors même de ses multiples travaux techniques, de ses fréquentes et précieuses communications à la Société de Médecine d'Angers, aux journaux spéciaux et à l'Académie de Médecine, – travaux dont il serait impossible de donner une énumération même incomplète, – des productions de toute sorte : brochures, notices, chroniques, articles bibliographiques, sont sorties de sa plume et sont disséminées un peu partout. Beaucoup ont été recueillies dans les Mémoires de la Société d'Agriculture, Sciences et Arts d'Angers, et d'autres figurent dans la collection de cette Revue.

Ce qu'il importe de noter, c'est que la presque totalité de ces écrits ont trait, directement ou indirectement, à Angers et à l'Anjou, intéressent notre histoire locale, ont pour objet l'étude du sol, voire même les besoins de l'agriculture et de l'industrie de notre province. Ainsi, pour n'en citer qu'un exemple, cette Revue publiait en 1854 un premier article sur la Peste Noire en Anjou (1348-1362) ; en 1859 un second article sur la Peste et la Police de Santė à Angers (1582-1584) ; en 1870, sous ce titre, Collections et collectionneurs, une notice sur l'Inventaire de Louis Ier d'Anjou (1360-1366).

Quel que soit l'intérêt de ces divers écrits, ce n'est pas là, c'est ailleurs qu'il faut aller chercher l'un des meilleurs titres du Docteur Farge au souvenir et à la reconnaissance de ses concitoyens.

La spéculation pure avait peu d'attraits pour lui. Nature éminemment positive, le résultat pratique, voilà ce qui le sollicitait, ce qu'il recherchait, ce qu'il poursuivait sans relâche. Aussi fut-il, toujours et en toute chose, l'homme d'action par excellence.

Quand on réfléchit, quand on se remémore tout ce qu'a entrepris et tout ce qu'a su faire au cours d'une carrière d'un demi-siècle le docteur Farge, on éprouve une sorte de stupéfaction et un sentiment de respectueuse sympathie pour l'homme qui n'a jamais cessé, dans la sphère de son action, de mettre à la poursuite et à la réalisation du bien, sous des formes diverses, toutes les ressources de son intelligence et de son énergique volonté.

Ce qui mérite une mention spéciale, c'est l'inflexible régularité que, à toute époque et sans s'être jamais démenti un seul instant, il se fit un devoir d'apporter dans l'accomplissement de ses obligations professionnelles, notamment, en ce qui concernait les cours et les services hospitaliers dont il fut successivement chargé.

Ce travailleur infatigable, qui se délassait d'un travail en s'occupant d'un autre, ne voulut, d'ailleurs, jamais s'accorder des vacances normales et d'une certaine durée.

A peine se permettait-il de temps à autre, dans les dernières années surtout, quelques absences de deux ou trois semaines au plus, consacrées le plus souvent à des voyages organisés, soit par la Société Géologique de France, dont il était membre, soit par des Congrès de médecins, dans un but scientifique.

Il y a plus : malgré le plaisir qu'il goûtait à la campagne, malgré l'attrait qu'avait pour lui la charmante installation qu'il s'était créée à Auvers, propriété de sa femme, sise à proximité d'Angers, à la porte de Durtal, jamais il n'y prolongea son séjour, et, si ses visites y étaient devenues de plus en plus fréquentes, elles ne dépassaient qu'exceptionnellement vingt-quatre ou quarante-huit heures. Il en était de même, d'ailleurs, de celles dont il voulait bien, trop rarement, gratifier ses amis. Enfin, si très fréquemment il avait à répondre à l'appel de confrères, la plupart ses anciens élèves, pour des consultations au dehors, désireux de pouvoir faire face à toutes les exigences de sa nombreuse clientèle, il n'hésitait pas, même dans les derniers temps, à s'imposer des voyages dans des conditions de nature à le priver du repos que, de plus en plus cependant, son état de santé lui rendait nécessaire.

Une pareille et aussi méritoire assiduité a sans doute largement contribué à la grande situation que le Docteur Farge s'était faite comme praticien. Toutefois, il est un autre élément de son succès qu'on ne saurait oublier et passer sous silence sans faire injure à sa mémoire : je veux parler du dévouement et de la bonté dont le médecin n'a jamais cessé de faire preuve dans l'exercice de sa profession.

J'ai déjà dit ce qu'il avait été, ce qu'il avait fait au début de sa carrière, lors de l'épidémie de choléra de 1849. A plus de vingt ans de distance, lors de nos désastres inoubliables de l'année terrible, nous le retrouvons le même.

En octobre 1870, sur la pieuse et patriotique initiative de Mgr Freppel, un Comité dont l'Évêque se réservait la présidence était chargé, après avoir obtenu son affiliation à la Société Internationale de Secours aux Blessés, de procéder à l'organisation de nos diverses ambulances angevines (1). Comme membre du Comité, le Docteur Farge prêtait le concours le plus éclairé et le plus utile à cette organisation, en même temps que, avec tous les membres du corps médical, il prodiguait ses soins aux 1173 blessés et malades que reçurent les vingt-neuf ambulances établies à Angers même.

(1) On ne saurait, sans injustice, omettre de noter ici que le Conseil Municipal, élu en août 1870 et dissous le 25 septembre suivant, avait, dans sa séance du 25 août, voté en principe, sur la proposition du Maire, M. Montrieux, la création d'ambulances municipales ; et une Commission de huit membres, — pris dans son sein et dont faisait partie le Docteur Farge, — avait été chargée de s'occuper de leur organisation.

Depuis lors, continuant, on peut le dire, l'œuvre ainsi commencée, il a été, comme membre de la Société de la Croix-Rouge, le promoteur zélé de toutes les mesures pouvant assurer dans notre ville le développement et le bon fonctionnement de cette Société.

Mais, indépendamment du dévouement dont, comme d'ailleurs tous ses confrères, il a toujours fait preuve quand l'intérêt public s'est trouvé en jeu, le Docteur Farge s'est, en outre, constamment fait remarquer par sa vraie et inaltérable bonté envers les malades, quels qu'ils fussent, auprès desquels il était appelé. A cet égard, le souvenir qu'il a laissé à l'Hôtel-Dieu ne s'effacera pas de longtemps et restera gravé dans la mémoire non seulement de tous ceux, élèves, Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, infirmiers et employés de tout ordre qui l'ont vu à l'ouvre, mais encore, et surtout, des innombrables malades auxquels il a donné ses soins.

Quant aux indigents qu'il a soignés à domicile, quelle que soit la réserve qui s'impose en pareille matière, je ne saurais taire quelles marques un si grand nombre d'entre eux ont reçues de sa délicate et inépuisable charité.

Chez Farge, sans doute, ce qui domine, c'est le médecin ; mais, bien qu'il ne se soit pas mêlé à la politique active, ce serait une erreur de croire qu'il soit demeuré indifférent à tout ce qui peut et doit demeurer l'objet des préoccupations d'un bon citoyen.

Conservateur et monarchiste convaincu, il ne dissimula, à aucune époque, ses opinions, et il ne négligeait rien de ce qui, dans sa pensée, pouvait aider à leur succès. Mais, en même temps, il était respectueux des convictions qu'il ne partageait pas, pourvu, toutefois, qu'il les jugeât sincères et désintéressées.

Il en donna la preuve quand, aux élections municipales de 1870, il accepta de voir inscrire son nom, avec celui de l'un de nos meilleurs amis, mon éminent confrère Fairé, sur la liste de candidats que publiait et patronnait le Journal de Maine-et-Loire. Sur cette liste, qui comprenait vingt conseillers sortants et douze candidats nouveaux, figuraient parmi ces derniers, avec les noms de conservateurs tels que MM. Arthur de Cumont et Pelou, les noms de MM. Maillé et Henri Trottier.

Les électeurs ratifièrent par leur vote cette œuvre de conciliation intelligente et libérale. La liste publiée par l'organe le plus autorisé du parti conservateur passa tout entière. Vingt-cinq des candidats qui y figuraient furent élus au premier tour de scrutin ; les sept autres, parmi lesquels se trouvait le Docteur Farge, le furent au scrutin de ballottage des 14 et 15 août.

Installé le 23 août, le nouveau Conseil Municipal ne put tenir que quatre autres séances jusqu'au 25 septembre, jour où sa dissolution fut prononcée par un arrêté de M. Allain-Targé, Préfet de Maine-et-Loire, pris à la suite du décret rendu la veille par la Délégation de Tours. Ce décret, on se le rappelle, prescrivait l'ajournement non seulement des élections pour l'Assemblée Constituante, mais encore pour les élections municipales, dont le décret du Gouvernement de la Défense Nationale du 16 septembre avait fixé la date au 25 du même mois.

Il est intéressant de reproduire ici le texte même d'une déclaration que, dans l'intervalle, à la séance du 12 septembre, notre Conseil Municipal faisait en réponse à la demande du Préfet l'invitant à donner son adhésion au Gouvernement de la Défense nationale :

« M. le Maire (M. Montrieux) propose au Conseil de faire la déclaration suivante d'adhésion et de concours au Gouvernement de la Défense nationale :

« En présence de l'ennemi et quand la France fait d'unanimes efforts pour sauvegarder son honneur, son territoire et sa nationalité ;

« Le Conseil Municipal d'Angers déclare donner un loyal et énergique concours au Gouvernement de la Défense Nationale qui, après avoir proclamé la République, a voulu rendre immédiatement un éclatant hommage au suffrage universel et à la souveraineté nationale en convoquant, à bref délai, une Assemblée Constituante ;

« S'associe au patriotique dévouement du Gouvernement et le remercie de n'avoir pas douté, au milieu des terribles épreuves que nous traversons, du concours des bons citoyens, ni du salut de la patrie. »

La proposition du Maire fut adoptée à l'unanimité.

Une pareille déclaration honore également, et celui qui en formula les termes, et ceux qui, comme le Docteur Farge, s'y associèrent par leur vote.

Quoique déjà bien longue, cette notice serait néanmoins trop incomplète s'il n'était rien dit de l'ami, ni du chrétien.

C'est au cours de l'année scolaire 1840-1841 que je fis la connaissance de Farge. L'un de ses amis d'enfance, habitant, comme lui, le quartier Saint-Jacques, et, comme lui, sortant de Combrée, venait chaque jour en sa compagnie au Collège Royal, où lui-même était devenu l'un de mes condisciples nouveaux de la classe de seconde. Par son entremise, d'amicales relations ne lardèrent pas à s'établir entre nous trois ; et elles devinrent de plus en plus intimes les deux années suivantes, durant lesquelles Farge, élève en médecine, devenait successivement externe puis interne à l'Hôtel-Dieu, tandis qu'Auguste Biton (1) et moi terminions nos études classiques au Collège Royal. Deux ans et demi plus tard, Farge venait prendre à Paris la place que, à mon tour, je lui avais préparée dans un petit groupe d'étudiants angevins, entre lesquels une parfaite communauté d'idées, de goûts et de sentiments avait établi une cordiale intimité, promptement transformée en une de ces amitiés, fondées sur une estime et une confiance réciproques, dont ni le temps, ni la distance ne sauraient ébranler la solidité.

Quand, à la fin de 1847, Farge vint, à ma grande satisfaction, me rejoindre et se fixer définitivement dans notre ville natale, il y retrouva également tous ses anciens camarades de Paris : Philippe Béclard, physionomie originale et séduisante entre toutes, unissant aux dons les plus brillants de l'esprit les délicatesses les plus exquises du cœur, et qu'une mort prématurée devait enlever le premier à notre affection (2) ;

(1) Devenu plus tard licencié ès lettres et secrétaire de l'Académie départementale, à Nantes, mort accidentellement le 2 août 1853, en se baignant dans la Loire.
(2) Mort le 30 août 1862, dans sa 40e année.

Eugène Lelong, dont le nouveau docteur devait, dix ans plus tard, épouser la sœur (1) ; Théophile Crépon, que les nécessités de sa carrière devaient bientôt éloigner de nous et qui, après avoir occupé successivement les postes les plus importants de la magistrature, siège, depuis 1878, comme Conseiller à la Cour de Cassation ; enfin, Théobald de Soland qui, après avoir également fourni comme magistrat une longue et honorable carrière à Angers même, représente si dignement, depuis 1876, notre département à la Chambre des Députés.

Est-il besoin d'ajouter que Farge, dont les qualités affectueuses et la valeur morale furent promptement appréciées, ne tarda pas à voir se joindre à ces amis de la première heure d'autres excellents amis, parmi lesquels, — pour ne parler que de ceux qui ne sont plus, — Victor Pavie et Albert Lemarchand, dont il suffit de citer le nom pour réveiller le plus sympathique souvenir (2).

Il faut d'ailleurs avoir connu Farge, avoir vécu dans son intimité, pour comprendre quels étaient le charme et la sûreté de ses relations. Son éloge à cet égard peut se résumer en un mot : dans tout le cours de sa longue carrière il s'est fait de nombreux amis ; jamais il n'en a perdu aucun.

Mais c'est surtout au jour des grandes épreuves de la vie qu'il donnait la mesure de ses sentiments pour ceux qu'il aimait. Quand, voyant sa science rester impuissante, le médecin devait s'avouer vaincu, l'ami se retrouvait tout entier ; et, — hélas ! qui mieux que moi en peut rendre témoignage, — comme il avait pris sa part de toutes les joies, il prenait sa part de toutes les douleurs.

(1) Marié, en 1846, à mon unique sœur, — ce qui m'interdit d'en faire ici l'éloge ; — mort le 2 mai 1888, avant d'avoir accompli sa 66e année.
(2) Il n'est pas permis de passer ici sous silence le nom du plus ancien des amis de Farge, élève, comme lui, du Collège de Combrée, M. Alexis Chevalier. Si les circonstances les ont tenu éloignés l'un de l'autre, leur mutuelle affection n'en a jamais souffert. M. Chevalier, aujourd'hui retiré à Versailles, après avoir été à ses débuts le collaborateur de M. Armand de Melun, a fourni une carrière administrative des plus honorables au Ministère de l'Intérieur, où il remplissait, lors de sa mise à la retraite, les fonctions de Chef du Bureau des Hospices communaux, Bureaux de Bienfaisance et Monts-de-Piété.

Certes, grandes et nombreuses étaient les qualités naturelles de Farge ; mais c'est incontestablement à ses profondes croyances religieuses qu'il faut attribuer le développement qu'il a su leur donner et l'excellent usage qu'il s'est constamment efforcé d'en faire.

Dans quelques lettres écrites au lendemain de sa sortie de Combrée, – lettres qu'une obligeante communication m'a permis de lire, – on est tout surpris de rencontrer l'expression naïve de l'effroi que lui inspirait un monde qu'il ne connaissait pas encore et dans lequel il n'entrait qu'en tremblant. Ses craintes à cet égard étaient exagérées, et il a pu se convaincre par son expérience personnelle, et su prouver par son exemple, de quel secours est pour la conduite de la vie une éducation fortement religieuse, comme l'avait été la sienne.

Chrétien convaincu, il estimait que la loi morale, écrite dans le cour de tout homme venant en ce monde, reste dépourvue de toute sanction efficace si l'on se refuse à voir en elle l'œuvre d'un Dieu, législateur et juge souverain, et si l'on n'admet pas que chaque créature humaine devra, un jour, rendre compte à ce même Dieu de l'usage qu'elle aura fait de la liberté dont il l'a gratifiée.

Aussi s'efforça-t-il toujours de prendre ses croyances pour règle de sa vie, observant, sans ostentation comme sans respect humain, toutes les pratiques de notre foi catholique, et, sans s'écarter jamais de la tolérance due à la personne de ceux qui ne partagent pas nos convictions, ne se prêtant jamais à aucune compromission sur les questions de principe.

Dans les premières années qui suivirent son retour et son installation à Angers, il avait tenu à prendre, comme membre actif, une part directe aux travaux des Conférences de Saint-Vincent-de-Paul. Si, plus tard, ses occupations l'obligèrent à cesser celle participation effective, il n'en demeura pas moins jusqu'à sa mort, comme membre honoraire, un des adhérents les plus fidèles et les plus dévoués de cette œuvre charitable.

Il attachait également une grande importance, et son concours était acquis à tout ce qui pouvait assurer le maintien, ou permettre la création des établissements d'instruction, de tout ordre et de tout degré, dans lesquels l'éducation a pour base l'enseignement religieux.

Il l'a prouvé, spécialement, par la part considérable qu'il prit à la fondation et au développement de l'Association amicale des anciens Élèves du Collège de Combrée, par le caractère qu'il s'est efforcé d'imprimer à cette œuvre, à laquelle se rattachaient, en outre, ses meilleurs souvenirs de jeunesse et dont la prospérité a fait, jusque dans ses derniers jours, l'objet de sa plus vive sollicitude.

La fin du Docteur Farge a été le couronnement et, on peut le dire, la récompense d'une vie à toute époque si fidèlement chrétienne.

On ne saurait se rappeler sans une respectueuse émotion son inaltérable patience, son admirable résignation au milieu des souffrances et des indicibles angoisses de la maladie à laquelle il succombait.

Comment, aussi, ne pas se souvenir de la touchante et délicate expression de sa gratitude envers ceux qui lui prodiguaient leurs soins, et tous ceux, parents et amis, qui venaient lui donner ou lui faisaient transmettre le témoignage de leur affection ?

Comment, surtout, pourrait-on oublier la foi, de plus en plus vive et profonde, qui se manifestait dans tous ses actes et toutes ses paroles ?

Quand on s'approchait de lui, on avait, pour ainsi dire, le sentiment intime du travail qui s'opérait dans cette âme se détachant peu à peu de son enveloppe terrestre et aspirant à l'Éternité.

Dans la soirée du 6 février, à peine une heure avant sa mort, Farge voit arriver près de lui l'un des deux confrères qui, pendant tout le cours de sa maladie, lui ont prodigué les soins les plus affectueux.

Après échange de quelques paroles :

— « Que voulez-vous, que désirez-vous ? » demande le visiteur.

— « DIEU », répond le mourant, en dirigeant ses regards vers le crucifix suspendu au-dessus de son lit.

Ce seul mot, ainsi prononcé à l'heure suprême, résume et caractérise, comme elle mérite de l'être, cette vie dont je n'ai pu tracer qu'une bien imparfaite esquisse.

C'est à Dieu, en effet, que Farge, dans tout le cours de son existence terrestre, a demandé la force nécessaire pour faire des facultés qui lui avaient été si largement départies le meilleur emploi, et ne négliger aucun des devoirs qu'impose à chacun de nous la situation où il se trouve placé ici-bas.

C'est de Dieu que, mourant, il attendait, qu'il a obtenu, — nous en avons la consolante espérance, — la réalisation de cette union intime avec lui, de cette béatitude éternelle, récompense promise par le Souverain Maitre à quiconque l'a toujours, dans la mesure compatible avec la faiblesse humaine, sincèrement aimé et fidèlement servi.

PHILIPPE BELLANGER.




Le docteur Farge de Philippe Bellanger, dans la Revue de l'Anjou, Nouvelle série, Tome trentième, Germain et G. Grassin imprimeurs-libraires (Angers), 1895, p. 80 à 101 (notice BnF). Revue de l'Anjou, bimestriel de 1852 à 1856, mensuel de 1857 à 1862, deviendra en 1867 Revue historique, littéraire et archéologique de l'Anjou.


Autres documents : La peste noire en Anjou en 1348, Livre des tournois (1451), Les regrets de Du Bellay (1558), Les six livres de la République (1576), Vocation cavalière de Saumur, Crocodile du Muséum, Dictionnaire de Viollet-le-Duc (1856), Proverbes par de Soland (1858), Société industrielle d'Angers (1858), Villégiature à Angers au XIXe siècle, Indicateur de Millet (1864), Mémoires de la Société académique (1865), Usages de Maine-et-Loire (1872), Dictionnaire de Port (1874-1878), Bulletin de la Société des sciences de Cholet (1883), Notice de Milon (1889), Glossaire de Verrier et Onillon (1908), L'Anjou historique (1909), L'Anjou et ses vignes de Maisonneuve (1925).


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