Moulin à venter de 1778

De Wiki-Anjou
Langue et littérature angevine
Document   Moulin à venter (tarare)
Auteur   Anatole-Joseph Verrier et René Onillon
Année d'édition   1908
Éditeur   Germain et G. Grassin (Angers)
Note(s)   Extrait du Glossaire étymologique et historique des parlers et patois de l'Anjou.


Moulin à venter (Tarare).

On sait que, pendant des siècles, nos ancêtres ne connurent d'autre moyen de nettoyer leurs grains après le battage que celui qui consiste à les venter, c.-à-d. à profiter du vent pour séparer les glumes et les menues pailles. Nulle part on ne disait : vanner, pour exprimer cette opération, car on ne faisait pas usage du van d'osier. A Mj., on se servait d'un paillon, duquel on laissait tomber une nappe de grain lorsqu'il faisait un souffle de vent ; on s'en sert encore pour les petits lots de grenailles. Au Lg., on pelletait le grain, c.-à-d. qu'on le lançait à une certaine distance, au moyen d'une pelle.

On sait aussi que ces procédés primitifs ont été partout remplacés par l'emploi des tarares et même des vanneuses à grand rendement annexées aux batteuses mécaniques. Même notre département possède, à Botz, une très importante fabrique de tarares, qui expédie par milliers ses appareils dans toute la France et même à l'étranger.

Mais, ce que l'on sait moins, c'est à quelle époque le tarare a fait son apparition dans notre région. C'est là un point d'histoire locale que je puis fixer et je crois être sûr que beaucoup seront surpris d'apprendre que la chose remonte aussi haut.

Mon père, Etienne Onillon, a possédé longtemps le premier moulin à venter qui ait paru dans le pays ; il n'en posséda même jamais d'autre pendant les quarante années qu'il exploita son petit bien du Croissement. Jusque vers 1870, ce moulin servit à lui-même et à tout le voisinage ; puis les jeunes générations de tarares pénétrèrent jusque dans ce recoin et mon père eut recours aux moulins des voisins, comme les voisins avaient eu recours au sien ; car la solidarité campagnarde n'était pas encore morte. Le vénérable ancêtre, devenu qq. peu bancal et poussif, fut relégué au grenier et n'en sortit plus qu'à de rares intervalles. Même il finit par être trouvé encombrant et fut malheureusement démoli — moi absent — vers 1885, après plus d'un siècle de bons et loyaux services. Car le digne vieillard portait gravé sur ses flancs sa date de naissance, et je la vois encore flamboyer dans ma mémoire : 1778 ! Il eût mérité d'avoir ses Invalides au musée archéologique.

Mon père l'avait ramené de l'île Meslet, où, pendant longtemps, il avait tenu une ferme en parsonnerie avec sa mère, veuve, et son frère ; et, maintes fois, je lui ai entendu dire que ce moulin avait été acheté — sans doute à l'époque de la Révolution — par son grand-père à lui, René Onillon, alors fermier à l'île Ménard, lors de la vente des biens de Mme de Gohin, une vieille dame noble, dont on voit encore le logis au bourg de Mj., à l'entrée de la route de La Pommeraye.

Trop haut, trop large, il était, le primitif engin, et mastoc, et lourd, et lent à souhait : mastoc, vu qu'il était construit en panneaux massifs de cœur de chêne ; lourd, au point que deux hommes vigoureux mouillaient leurs chemises à le transporter dans l'aire ; lent, car, par suite sans doute d'un défaut de proportion entre ses parties, il n'épiétait guère, bien qu'il fît sagement et congrûment sa besogne.

Malgré tout, j'ose dire que c'était un chef-d'œuvre, quand je songe que ce moulin à venter de 1778 renfermait tous, absolument tous les organes essentiels de nos tarares actuels, desquels il avait aussi la forme générale : ventilateur à ailettes logé dans un tambour, entonnoir à trémie avec régulateur, jeu de grilles oscillantes, plan incliné à crible pour séparer les menus grains. Nos modernes constructeurs n'ont rien inventé de tout cela.

Je me rappelle que le mouvement de l'arbre moteur, actionné par la manivelle ou ânille, se transmettait à l'axe des ailettes non pas au moyen d'une roue d'angle, mais par l'intermédiaire d'une lanterne engrenant avec une de ces roues à couronne, dont les dents sont perpendiculaires à leur plan. C'est le mécanisme que l'on voit dans les moulins à farine et, parfois, dans les vieilles montres.

Ceci était déjà caractéristique ; mais, ce qu'il y avait de véritablement typique, de personnel, si j'ose dire, dans le vieux moulin, c'est la manière dont étaient produites les oscillations de la trémie et des grilles. Dans les tarares actuels, ces trépidations sont assurées par des excentriques ou des manivelles agissant sur des tringles, et elles sont longitudinales. Là, au contraire, elles étaient transversales et produites par un levier de bois qu'actionnait un organe spécial — génial en son genre — que je n'ai jamais vu ailleurs. Qu'on s'imagine, à l'extrémité de l'axe des ailettes opposées à celle qui portait la lanterne et monté sur cet axe, perpendiculairement à son plan, un épais disque de bois, dont une face était entaillée selon des surfaces triangulaires hélicoïdales, en sorte que sa surface latérale développée aurait représenté une crémaillère. C'est cet organe, sur lequel venait s'appuyer le bout du levier, qui imprimait à celui-ci un mouvement de va-et-vient, contrecarré par un ressort — toujours fixé sur l'autre côté du moulin. La fonte, et surtout l'acier, étaient chers à cette époque, et l'on voit que les maîtres ouvriers y suppléaient de leur mieux, qui n'était pas si mal. Mais, par exemple, avec ce système, il ne fallait pas s'aviser de tourner l'ânille à revers, car on aurait tout brisé.

Telle est l'histoire du vieux moulin à venter de 1778. Un seul point reste obscur : où Mme de Gohin avait-elle pris cet instrument, qui fit sensation à l'époque ? Tout indique que ce fut le chef-d'œuvre de quelque artiste local, qui a eu le tort de ne pas le signer, ainsi qu'il l'avait daté. On aimerait à savoir son nom, car, si l'engin est sorti tout armé de son cerveau comme de ses mains, ce fut vraiment un inventeur de génie. (R. O.)




Extrait de l'ouvrage de A.-J. Verrier et R. Onillon, Glossaire étymologique et historique des parlers et patois de l'Anjou, Germain & Grassin, 1908, tome second — Troisième partie : Folk-Lore, IV Culture, pages 454 et 455, Moulin à venter (tarare).

René Onillon (1854-19..), instituteur et écrivain angevin du XIXe-XXe siècle.

Anatole-Joseph Verrier (1841-1920), professeur, journaliste et écrivain du XIXe-XXe siècle.


Autres documents : Dictons et croyances, Sorciers, Coutumes, Naissance, Arbre de mai, Mariage, Dictons agricoles, Moulin à venter, Culture du chou, Proverbes, Chanson sur l'Anjou, Sonnet en angevin.


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