Un sonnet en patois angevin de Ch.-L. Livet

De Wiki-Anjou
Langue et littérature angevine
Document   Un sonnet en patois angevin (XVIIe siècle)
Auteur   Ch.-L. Livet
Année d'édition   1854
Éditeur   Libr. de Cosnier et Lachèse (Angers)
Note(s)   Extrait de la Revue de l'Anjou et de Maine et Loire, troisième année, tome deuxième, pages 125 à 128


Couverture.
UN SONNET
EN PATOIS ANGEVIN
(XVIIe SIÈCLE)


On pourrait définir le patois : une langue en retard. L'étude des patois est donc une étude rétrospective de la langue. La plupart des provinces de France ont déjà leurs lexiques spéciaux ; mais, soit parce qu'il semble conserver la trace d'une langue peu ancienne, du XVIe siècle environ, que les savants dédaignent un peu, soit parce qu'il n'a pas de monuments de son langage particulier, soit enfin à cause des nombreux points par lesquels il touche au patois normand, le patois de l'Anjou n'a pas encore son glossaire.

Comme pour toute autre province, le lexicographe qui s'occuperait de l'Anjou aurait à tenir compte à la fois des nombreux rapports qui relient à la langue du XVIe siècle le langage de son pays, des altérations apportées par l'ignorance ou l'instinct de l'euphonie, et des mots locaux, en petit nombre, formé sous l'influence d'habitudes particulières.

Quand le paysan angevin dit : Que fais-tu ast' heure, ou mieux à c' t' heure, il parte comme aurait fait Brantôme ; s'il se lève aué le soulé, ou avec le soleil, il le dit de façon à se faire entendre de tous ses ancêtres ; en effet, ceux-ci confondaient l'u et le v, non seulement dans l'écriture, mais encore dans la prononciation ; c'est ainsi qu'on dit encore en Anjou des œufs couès et non des œufs couvés, mauas pour mauais pour mauvais : un mauas gars, (prononcez gas).

Comme expressions locales, nous pourrions citer : couler la buée (1), aigayer le linge (2), je suis achalé (3), accipe (4), arsouille (5), gn'y a pas à barguigner (6), attigner un chien (7), une souie d'oreiller (8), empêcher les bêtes d'aller en d'mage (dommage) (9). Mais ne multiplions pas des exemples que nous ne pourrions citer en assez grand nombre pour qu'on en pût tirer une conclusion ; aussi bien nous ne voulons pas traiter à fond ce sujet, mais seulement apporter notre petite pierre à un monument que nous voudrions voir élever.

Voici, en patois angevin, un sonnet, probablement inédit, que nous avons transcrit dans la précieuse collection de Conrart (bibl. de l'Arsenal, in-4°, t. XVIII, p. 336).

SONNET EN LANGAGE DE PAYSAN D'ANJOU.
C'est un dangeleu mau que le mau de l'amour !
Je ne l'eusse pas creu estre une ytieulle raige...
Je crai que j'en mourré dès mon apprentissaige,
Car ma fé je n'en dors ne la net ne le jour.
Dampez que je te vy, que j'estions dans la cour.
Que nos gens propousaient de nous mettre en menaige,
Pardié ! je t'ayme tant que j'aras le couraige
De me saquer pour tay tout vif dedans un four.
Aga, je voudras ben te dire queuque chouse,
Si j'ousas... mez pourtant vieus-tu que je t'épouse ?
Acair, si tu me vieus, vramant je te vieus ben.
Adame, n'ai ja pour, je gainray ben ma vie ;
J'ay dix francs devant may ; je nous cherirons ben.
Adieu, jusqu'au revair ; bèse-may, je t'en prie.

Le sonnet ne manque pas d'une certaine naïveté, et quoi qu'on découvre le citadin sous l'habit du villageois, ce petit morceau nous semble avoir un certain intérêt. Nous le traduisons ainsi, sans tenir compte de la mesure :

C'est un dangereux mal que le mal de l'amour !
Je ne l'eusse pas cru être une telle rage.
Je crois que j'en mourrai dès mon apprentissage,
Car, ma foi, je n'en dors ni la nuit ni le jour.
Depuis que je t'ai vue , — nous étions dans la cour, —
Que nos gens proposaient de nous mettre en ménage,
Pardieu ! je t'aime tant que j'aurais le courage
De me jeter pour toi tout vif dedans un four.
Allons, je voudrais bien le dire quelque chose,
Si j'osais... Mais pourtant, veux-tu que je t'épouse ?
Car si tu me veux, vraiment, je te veux bien.
Ah! dame, n'aie pas peur ; je gagnerai bien ma vie.
J'ai dix franes devant moi ; nous nous chérirons bien.
Adieu, jusqu'au revoir ; baise-moi, je t'en prie.

Nous sera-t-il permis de joindre à cette traduction quelques remarques et de faire quelques rapprochements avec notre patois moderne ?

Dangeleu pour dangereux, comme nous disons colidor pour corridor.

Mau, pour mal, comme chevau pour cheval: le pur français dit encore un chevau-léger.

Ytieulle : peut-être suffirait-il de dire tieulle ; mais cela dépend des cantons.

Fay pour foi, comme may pour moi ; nous avons entendu une femme de La Bohalle appeler son fils, non pas François, mais Français.

Dampez. Je ne connais aucun analogue à ce mot, qui ne se retrouve ni dans le patois normand, ni dans les glossaires du picard, du rouchi, de Genève, du Bas-Limousin, ou du pays de Bray.

J'êtions. L'abbé Corblet (gloss. pic.) signale une anomalie analogue dans le patois picard, où je remplace nous : je n'ai pas à citer la scène des Femmes savantes.

Sacquer. Dans les coutumes du Beauvoisis, on trouve sacher pour jeter, ce que le Picards prononcent saquer, comme ils disent queval, cat, pour cheval, chat.

Nous n'avons jamais entendu prononcer ce mot. Il se retrouve dans le patois normand, dans le sens de tirer brusquement ; et M. Duméril le retrouve dans nos plus anciennes poésies, dans la Chronique rimée de Mouskes et dans Ogier de Danemark ; il le dérive du breton sacha, tirer, mais ne manque pas de citer l'istandais sœkias, apporter, amener; en vertu de ce raisonnement, qui semble avoir inspiré son glossaire normand si savant d'ailleurs : je sais l'islandais ; donc tous les mots normands viennent de l'islandais.

Chouse rimant avec épouse, était la prononciation habituelle et de la cour, et de la ville et de la campagne au XVIIe siècle ; où l'on disait Roume pour Rome, où l'on écrivait Limosin pour prononcer Limousin.

A ce propos, et pour dernière observation, qu'il me soit permis de citer deux mots qui sont les témoins de révolutions bien étranges. Le peuple dit chez nous : V'là un bel abre, où est vot' jardrin ? Au XVIIe siècle, on ne parlait pas autrement à la cour de Louis XIV. Ainsi va le monde. Le peuple de nos jours ne parle ni moins mal — ni moins haut — que les rois absolus. Les extrêmes se touchent.

Ch.-L. Livet.


(1) Jeter l'eau de la lessive ou le lessif sur le linge sale entassé dans une pande ou panne ; (2) passer le linge à l'eau ; provençal, aigue ; (3) je suis ennuyé ; (4) reçois ; (5) vaurien ; (6) il n'y a pas à dire non ou à hésiter ; (7) exciter un chien ; (8) une taie d'oreiller ; (9) empêcher les bestiaux d'aller sur les terres d'autrui.




Un sonnet en patois angevin (XVIIe siècle) de Ch.-L. Livet, dans la Revue de l'Anjou et de Maine et Loire, troisième année, tome deuxième, Libr. de Cosnier et Lachèse (Angers), 1854, pp. 125-128 (notice BnF). Revue de l'Anjou, bimestriel de 1852 à 1856, mensuel de 1857 à 1862, deviendra en 1867 Revue historique, littéraire et archéologique de l'Anjou.

Charles-Louis Livet (1828-1898), linguiste et journaliste, a été inspecteur général de l'enseignement technique et des écoles d'arts et métiers.


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