Peste et police de la santé à Angers de 1582 à 1584

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Langue et littérature angevine
Document   Peste et police de la santé - Angers 1582 à 1584
Auteur   E. Farge
Année d'édition   1858
Éditeur   Libr. de Cosnier et Lachèse (Angers)
Note(s)   dans Revue de l'Anjou et du Maine


Couverture du numéro de la Revue de l'Anjou et du Maine.
LA PESTE
ET
LA POLICE DE LA SANTÉ
ANGERS 1582-1584.


Tout événement, qui s'attaque à la vitalité d'une population, doit mettre en relief les principaux traits du caractère. Les actes de dévouement et de courage, le sang-froid dans le danger, les défaillances même si naturelles à la peur, nous montrent la valeur morale ; puis, si le fléau persiste, toutes les mesures qu'on lui oppose, la lutte publique ou privée, avec les secours et les obstacles qu'elles rencontrent dans l'état de la science et la nature des institutions, révèlent le degré de culture intellectuelle et physique, et, pour ainsi dire, le niveau de la civilisation. C'est à ce titre que parmi les faits auxquels des études spéciales et limitées ont borné nos recherches sur l'histoire de l'Anjou, la peste, malgré son nom lugubre, nous a paru digne de quelque intérêt.

L'épidémie, qui sévit sur diverses parties de l'Europe, de 1580 à 1600, et reparut jusqu'à huit fois dans les mêmes régions, fut pour quelques villes de France, et notamment pour Angers, l'occasion de mesures générales qui finirent par acquérir force de loi sous le nom de Règlements de la santé. Nous essaierons de suivre le développement et les motifs de ce monument de l'hygiène publique au XVIe siècle, au milieu des événements locaux, des noms angevins trop tôt oubliés, dont les Archives de l'Hôtel-Dieu et les Conclusions de l'Hôtel-de-Ville nous ont conservé la trace.

Dans le dernier tiers du XVIe siècle, la peste apparaît souvent en France ; mais elle semble se borner aux régions que des relations suivies avec le Levant mettent sans cesse en danger de contagion ; et tandis que Lyon est maintes fois décimé, Angers protégé par sa situation intérieure, agité d'ailleurs par les luttes politiques, entend à peine l'écho de ce désastre lointain (1).

Tout à coup (septembre 1582) un bruit sinistre se répand dans la ville : Nantes est infecté de la contagion, les morts y sont enterrés de nuit, les malades y encombrent le Sanitat, les riches se retirent aux champs ; mais les pauvres, bannis par ordonnance de police, refluent dans les campagnes ; peut-être viendront-ils jusque à Angers, et avec eux, les charges, l'encombrement, la disette et plus encore la contagion !

Le vendredi 17 septembre 1582, le maire, les échevins, les députés des chapitres, le lieutenant-général et le lieutenant-criminel sont assemblés à l'Hôtel-de-Ville ; plus d'une question importante doit être traitée ; mais tout s'efface devant les tristes nouvelles de Nantes et la menace du fléau. Le maire en est instruit ; mais il sait aussi qu'une police sévère a été opposée au mal et semble déjà borner ses ravages ; des mesures vont être prises dans le même sens, et l'on commence par une sorte de cordon sanitaire. L'entrée de la ville est réduite à deux portes, une de deçà et une de delà la Maine, et trois députés préposés à chacune d'elles doivent « veiller à l'exclusion des pauvres estrangiers cayements (2), valides et invalides et infectez, pour que la contagion des lieux voisins n'apporte préjudice. »

Ce moyen semble suffisant pendant six semaines ; mais le danger approchant toujours, la vigilance du maire et des échevins provoque de nouvelles mesures. On confirme d'abord (30 octobre 1582) la réduction de l'entrée de la ville à deux portes bien gardées et ouvertes alternativement, et si l'on en accorde une troisième, la porte Toussaint, à l'usage exclusif des ecclésiastiques, ce n'est qu'à la condition « qu'ils y fassent garde. »

(1) Ozanam, Histoire des épidémies, t. IV. p. 14.
(2) Ailleurs : quaiements, sans doute quemandeux, mendiants.

Trois jours plus tard (3 novembre), on porte à sept le nombre des députés chargés de la surveillance des portes, et l'on exclut les pauvres étrangers et autres, non plus seulement de l'entrée en ville, mais « même de la remence ès-faulxbourgs (1). »

Cette rigueur du séquestre réduisait les pauvres, chassés de leur ville et exclus des autres cités, à errer dans les campagnes où ils portaient le pillage plus encore que la contagion. Toutefois la charité publique cherchait à tempérer cette misère, et, dans les Conclusions du 30 octobre, « les Pères des pauvres sont avertis faire donner l'aulmôsne aux pauvres passants. » Angers ne les chassait donc point sans pitié, mais seulement après les avoir secourus.

La même prévoyance et la même charité s'appliquent à la police intérieure. La mendicité, qu'on avait plusieurs fois déjà tenté d'interdire, était, par les habitudes peu hygiéniques des mendiants, leurs allées et venues d'une maison à l'autre ou leurs rassemblements dans les lieux publics, un puissant auxiliaire de la contagion. Pour empêcher donc « qu'ils n'aillent par les rues, les Pères de l'aulmosne (qui seront plus tard les administrateurs de l'hospice général), sont invités à se réunir pour adviser aux moyens de faire secourir les pauvres et de les nourrir à domicile. »

En même temps les rues seront nettoyées « par chacun au droict soi ; » aucun objet pouvant la souiller ne sera déposé sur la voie publique, et, pour changer plus vite des habitudes invétérées, une amende de dix écus, ou même la prison menace les récalcitrants.

Tant de soins et d'efforts ne furent point perdus, et l'hiver, temps ordinairement peu favorable au développement des maladies contagieuses, vint avant que la peste ne se fût manifestée dans nos murs.

L'année 1583, la seconde de la mairie de François Bitault, se présentait sous des auspices favorables. Déjà le lundi d'après Pâques-Fleuries, le receveur de l'Hôtel-Dieu avait pu rendre ses comptes sans qu'aucune des nécessités de la contagion vînt en aggraver la dépense.

Au 1er mai, Jehan Jollivet, l'aîné, et Jehan Tard, marchands et bourgeois d'Angers, avaient été nommés « maîtres de l'Hostel-Dieu ; »

(1) Conclusions de l'Hôtel-de-Ville.

ils allaient compléter avec Jehan Chotard et Gabriel Cochelin, cette administration paternelle et active que nous verrons aux prises avec de dures nécessités.

Qu'on nous permette donc de rappeler en quelques mots la salutaire influence de ces administrateurs laïques chargés depuis peu de temps encore de la direction de l'Hôtel-Dieu.

En 1548, un arrêt du parlement ordonne que les échevins nommeront de bons bourgeois et marchands pour administrer les revenus de l'Hôtel-Dieu, et enlève le temporel aux religieux qui en avaient abusé (1). Depuis ce temps, malgré des contestations sans nombre, et d'interminables procès, les maîtres administrateurs avaient accompli de nombreuses et d'importantes réformes.

Après l'établissement d'un receveur placé dans des conditions semblables à celui des deniers de la ville (1559), les religieux Augustins ne sont plus que des aumôniers chargés, moyennant une forte rétribution, du service spirituel des malades et de tous les offices fondés par les bienfaiteurs. Le service temporel des pauvres obtient alors une plus large part ; dès 1550, le barbier, autrefois exclusivement chargé des ratures des religieux, et parfois de faire le poil aux pauvres malades, voit ses gages augmentés de 10 livres (2), mais à la condition de médicamenter les pauvres de l'hôpital. En 1553, un médecin ordinaire est institué aux gages de 30 livres ; il est en même temps chargé d'enregistrer les noms des pauvres à leur entrée. Dès lors le chirurgien devient son subordonné ; « il ne doit plus médicamenter, mais panser les ulcères et playes des pauvres, iceux saigner ès-cas s'y offrant, par ordonnance de médecin. » Enfin, en 1557, un apothicaire vient compléter ce service régulier. Trois ans plus tard, 1560, apparaît l'origine du service, aujourd'hui si important de la maternité. On trouve mention « d'argent baillé pour les gezines d'aulcunes femmes non mariées relevées audict Hostel-Dieu (3). »

Cependant la peste n'a pas encore paru dans Angers, mais elle

(1) Conclusions du 3 novembre 1582.
(2) Voir le Recueil des Privilèges de la ville d'Angers.
(3) Ils étaient auparavant de 4 livres.

continue au-dehors ; les villes du littoral de la Loire l'ont vue se réveiller au printemps, et dans chacune d'elles un hôpital spécial, un Sanitat reçoit les pestiférés. Pourvoir la ville d'un pareil établissement qui permettrait de confiner la maladie et de borner ses ravages, telle est la préoccupation qui domine dans les assemblées du 13 et du 20 mai. La closerie de Fils-de-Prêtre (1), bénie dans ce but dès l'année précédente, n'a sans doute plus paru convenable, car « on propose de bastir et construire une maison et Hostel-Dieu pour y retirer les malades de contagion. » Une pareille mesure est grave, et ne peut être arrêtée d'emblée, car il faut « obtenir les ordonnances faictes en la chambre du conseil par Monsieur le lieutenant-général et les conseillers de ce siége présidial, » obtenir surtout des manants et habitants un avis favorable et peut-être une levée de deniers ; tel est le but de la réunion du 20 mai qui n'aboutit pourtant qu'à cette conclusion un peu vague : « En cas de péril, de trouver maison pour mettre les malades, on advise d'en bastir une. »

L'administration municipale est plus pratique et plus prévoyante. Tandis qu'elle « faict à nouveau deffences à tous habitants de la ville de n'aller dans la ville de Nantes, » elle ne se contente plus de faire nettoyer les rues et d'envoyer des tombereaux pour enlever les immondices ; pour assainir à forfait, on presse le pavage, on poursuit les récalcitrants, on encourage par une contribution de moitié les habitants qui veulent faire paver devant leurs maisons. Cent écus prélevés sur la Cloison ont déjà été absorbés par cette salubre dépense (2).

Eloigner les causes de maladie, séquestrer la population valide, l'est point assez en temps d'épidémie ; il faut aussi un abri, des soins surtout aux malheureux qui en sont frappés.

(1) Compte du receveur de l'Hôtel-Dieu, 1553-1560 (Archives du département).
(2) Des précautions plus prochaines sont prises : « Six chayses à porteur, garnies de bastons, sont payées pour servir aux malades si la nécessité se présente, » et les comptes ne nous laissent ignorer ni le nom du serrurier Alexandre Coubart qui les a « ferrées moyennant un escu dix sols, » ni celui du menuisier Claude Janvier qui pour dix écus deux livres en a fourni le bois et la façon.
Comptes du receveur des deniers communs, année 1583. (Arch. de l'Hôtel-de-Ville.)

Mais ici quels obstacles n'offre pas le caractère contagieux de la maladie : c'est la peste, la terrible peste qui menace ! Approcher les malades, bien moins, les regarder, ne pas les fuir assez vite ou d'assez loin, suffit pour s'attirer la mort ! Qui donc osera les soigner, vivre au milieu d'eux, panser leurs plaies infectes ? Nantes, qu'on cherche tant à imiter, vient d'offrir un triste exemple. Julien Pesche, le médecin du Sanitat depuis treize ans, a été frappé par la maladie de 1582 (1) ; il vient de succomber a sa noble tâche, et pas un de ses confrères ne veut le remplacer ; les 20 écus d'or, par mois, offerts à leur émulation, ne les sauraient faire sortir de leur prudente réserve, et à peine, en les soldant d'avance, a-t-on rencontré pour cette énorme somme un apothicaire-chirurgien. Des médecins, il en faut parler moins encore ; aucune somme ne les pourrait déterminer à risquer leur docte personne ; trop heureux si les pestiférés trouvent un garçon barbier qui gagnera maîtrise en les soignant quatre années, si Dieu lui prête vie !... Désolante faiblesse à laquelle pourtant il ne faut point trop se hâter de jeter le blâme ; la terreur plus encore que la peste est contagieuse, et ceux qui enseignaient ou lisaient chaque jour que le seul remède à la peste était le citò, longè, tardè, ceux-là qui voyaient tout audacieux dévouement finir par la mort douloureuse du pestiféré, comprenaient trop le danger pour ne pas songer à leur propre conservation.

Il est un motif plus puissant encore. La mort eût pu être acceptée, mais comment accepter la vie imposée aux médecins des pestiférés ? L'idée exagérée qu'on avait alors de la contagion, la rigueur des quarantaines, faisaient à tous ceux qui avaient fréquenté les malades un sort effroyable et en dehors des conditions humaines. On les fuyait plus qu'une bête féroce ; plus de serviteurs, de parents, d'amis qui voulussent communiquer avec eux ; ce n'était qu'au bout d'une longue gaule, à travers une porte entrebâillée, qu'on leur passait une nourriture officielle. Eux-mêmes devaient aller au-devant de ce douloureux isolement, vêtus des livrées de la mort (2) ; ils ne sortaient

(1) Recherches sur les épidémies qui ont régné à Nantes, par le Dr Leborgne, Nantes, 1853.
(2) La casaque noire à grande croix blanche devant et derrière.

qu'avec la grande verge blanche garnie de deux sonnettes de laiton qu'il fallait sans cesse agiter ; enroués, épuisés à crier : « Place ! place ! » ou « Tirez ! tirez ! » ils ne pouvaient écouter un mot d'affection ou d'encouragement. La largeur d'une grande charrette était la moindre distance à laquelle ils pussent s'approcher du peuple, et avec quelles précautions ! Les lieux de prière, cette source incessante du courage, leur étaient interdits, et au moindre oubli, à la moindre infraction, il leur fallait craindre la vengeance barbare des règlements, ou la vengeance plus cruelle encore d'une foule ameutée par la peur (1).

Pour soutenir un rôle autant en dehors de l'humanité, il fallait puiser ses forces au-delà des sources humaines ; il fallait aussi cette estime de soi-même et des autres qui donne le sentiment de la dignité et du devoir. Mais la médecine alors n'était réputée qu'une profession, la chirurgie qu'un métier ; elles sont un sacerdoce.

Le sacerdoce, hélas ! n'était pas toujours lui-même une garantie suffisante... Mais n'anticipons pas ; les médecins et chirurgiens d'Angers n'eurent d'ailleurs pas besoin d'être excusés.

Dans cette assemblée du 20 mai, deux chirurgiens s'offrirent spontanément. Ils demandent, j'en conviens, qu'on les appointe de bons gages ; mais il faut bien vivre, quand même on se dévoue, et quelques écus laissés aux siens pour prix de la vie, n'empêchent pas celui qui s'avance avec la conscience du danger, d'être un généreux cœur.

Nos chirurgiens angevins méritent d'ailleurs de nous arrêter à plus d'un titre ; ce ne sont point de jeunes garçons légers d'argent et de science et fourrés d'ambition, moins encore de pauvres barbiers sans clients ni boutique, ignorants et cupides ; ce sont deux maîtres jurés renommés en la ville ; ils ont garçons alertes et clients nombreux ; au-devant de leur boutique ouverte, est l'enseigne peinte aux armes de la corporation (2), et au-dessous de la devise latine :

(1) Voir les règlements de la police de Nantes en 1582. Dr Leborgne, ouvr. cité.
(2) Les chirurgiens d'Angers avaient pour écusson : trois boîtes d'or, deux en chef, une en pointe, avec fleur de lys en abîme sur fond d'azur.

Oculoque manuque, pend le bassin de cuivre effaçant de son éclat le bassin d'étain du simple barbier.

Le premier est presque un savant ; depuis que Paré a publié sa grande chirurgie en français, il a lu et profité ; mais il eût pu lire les Institutiones Tagautii, car il sait le latin, son fils saura le grec, et son petit-fils, qui sera d'église et docteur en Sorbonne, fera des vers dans la langue d'Hippocrate et d'Homère. Il fait mieux que de lire, il observe et recueille, et comme les batailles du dehors et les émeutes de la rue lui ont fourni mainte plaie à brûler ou panser, mainte balle à extraire, maître Jullian Gendry a publié lui aussi un Traicté des harquebuzades (1).

Le second est de race, et s'appelle François Giffard le jeune, par opposition à François Giffard, son père ou son oncle, qui était chirurgien ordinaire de l'Hôtel-Dieu, en 1575, et travaillait avec Desnouault, Desnouault qui, à l'instar du médecin d'Henri IV, gentilhommait la chirurgie (2), « il couppoit les jambes aux pauvres, quand il étoit de nécessité, et déclaroit ne rien vouloir prendre (3). »

Voilà les hommes qui s'offrent à traiter les pestiférés. Gendry médite un traité de la peste que son fils nous donnera plus tard. Giffard est plus positif ; il espère la place de chirurgien ordinaire, naguère occupée par Giffard l'aîné, et rêve sans doute d'opposer la dynastie des Giffard à la dynaslie déjà réputée des Garnier. Mais tous deux croient qu'il faut traiter les malades hors la ville, et précédant de vingt ans la fondation exécutée par la sagesse et la fermeté de Puychairic, ils supposent que les malades seront transportés à la Papillaye.

Tel est l'état des mesures et des esprits au commencement de juillet 1583. Alors une triste rumeur circule ; ce n'est plus à Nantes ni même dans les campagnes de l'Anjou, c'est dans la ville même qu'on a vu la contagion. Les prêtres en ont transmis la nouvelle à l'archidiacre et au doyen, les sergents l'ont annoncée à la mairie,

(1) Voy. Ménage, Histoire de Sablé, manuscrit de la Bibliothèque d'Angers.
(2) Mot d'Henri IV au médecin Delorme.
(3) Comptes du receveur de l'Hôtel-Dieu pour 1575.

le corps de ville s'assemble chaque jour, et, quelque précaution qu'on prenne, il devient évident, par les communications incessantes échangées entre la mairie, le clergé, le présidial et la prévôté, que la nécessité est urgente.

Le projet des principales mesures est arrêté dans la séance du vendredi 15 juillet ; mais leur exécution demande la coopération de tous les corps constitués, le concours pécuniaire du clergé, et surtout une levée de deniers ou un emprunt municipal ; telles seront les importantes questions soumises à l'assemblée générale du lundi suivant.

Le dimanche 17 juillet 1583 fut un jour de grande émotion pour la ville d'Angers ; groupés sous les galeries ou dans les cimetières qui avoisinaient les églises, les paroissiens se contaient à voix basse leurs impressions ou leurs tristes nouvelles. On disait que la contagion pullulait en cette ville ; on citait, en les commentant, les exagérant même, les quelques cas bien connus. Les plus incrédules allaient être convaincus d'ailleurs par le prône où leur serait faite l'invitation du corps de ville.

En effet, les curés, montant en chaire dans chacune des églises, annoncèrent que les paroissiens auraient à se réunir à l'issue de la grand'messe, pour procéder à l'élection des députés. Ceux-ci étaient convoqués pour le lendemain, à huit heures du matin, et devaient avoir « pouvoirs pour adviser à la police qu'on tiendra en ce temps de contagion, et dire s'il seroit trouvé bon qu'on empruntât à intérêt les deniers nécessaires pour subvenir aux besoins du service des malades, etc. (1). »

En faisant remarquer ces relations de l'administration municipale et paroissiale, ce groupement par paroisses, ce vote à deux degrés, ce prône enfin qui était le moyen et l'organe légal de la publication officielle, qu'on nous permette d'ajouter que dans le cas actuel, ce moyen de publicité avait de graves inconvénients. Il livrait à tous les esprits, à toutes les imaginations et tous les commentaires la nouvelle du danger ; il avertissait, mais il effrayait plus encore ; il frappait la foule où les esprits faibles dominent, où la frayeur est

(1) Conclusions du 15 juillet 1583. Archives de l'Hôtel-de-Ville.

contagieuse, et le découragement si pernicieux en temps d'épidémie devait suivre souvent cette brusque et maladroite révélation.

Quoi qu'il en soit, les paroisses nommèrent leurs députés ordinaires, gens de sens et d'autorité pour la plupart.

La séance générale eut lieu le lendemain, et dans cette assemblée délibérante où chacun apporte son caractère et ses habitudes, on distingue tout d'abord deux partis bien tranchés : l'un des ardents et des zélés, qui veulent qu'on bâtisse, qu'on lève des deniers, et sans se préoccuper ni du temps ni des difficultés de fond et de forme ; l'autre, des timides et des conservateurs qui temporisent et marchandent, trouvent les greniers de Saint-Jean assez bons pour les malades, et l'Hôtel-Dieu assez riche pour suffire à tout. Puis, sur ce fond d'idées communes, chacun opine à sa manière : les députés ont chacun un projet, les avocats discutent, le procureur-général de l'Université fait un discours, beaucoup sont de l'avis du dernier opinant ou attendent une majorité pour se prononcer ; enfin les magistrats rappellent tous et chacun à la légalité et aux formes usitées, et l'on se sépare après nomination d'une commission, véritable pouvoir exécutif chargé de lever deniers, réglementer le service sanitaire et organiser la police (1).

Tandis qu'on délibère, le fléau marche, et les malades (19 août), en attendant qu'on leur ouvre un asile spécial, affluent à l'Hôtel-Dieu. Les lits se remplissent de pestiférés ; bientôt ils seront insuffisants, et il faudra y ajouter tous les lits destinés aux pèlerins et pauvres passants dans les aumôneries de Saint-Michel et de Saint-Jacques-la-Forest (2).

Au dehors tout est zèle chez les pères administrateurs ; ils sollicitent le clergé, font convoquer les paroisses, provoquent les conclusions de l'Hôtel-de-Ville, animent les magistrats, et cependant

(1) La réunion générale du 18 juillet 1583, qui relate d'ailleurs un grand nombre de noms angevins, présente un curieux spécimen de délibération municipale au XVIe siècle. Son procès-verbal, conservé presqu'entier par le registre des Conclusions, a fait avec d'autres extraits l'objet d'une communication à la Société Impériale d'agriculture, sciences et arts, et doit être imprimé dans ses mémoires.
(2) La même que l'aumônerie de Fils-de-Prétre citée plus haut.

anticipant généreusement sur les votes, les contributions et les recelles, ils dépensent et engagent pour parer à la nécessité présente.

Au dedans, quelle activité ! Maitre Symon Poisson, l'apothicaire de l'Hôtel-Dieu, a doublé le nombre de ses aydes, et ce n'est point pour préparer ces fines dragées qu'on offre en présent aux princes et aux gouverneurs (1), et dont Catherine Dodynet, sa femme, gardera longtemps le secret, mais pour distiller les alexilères, piler les épithèmes, cuire les onguents que Loys Aycard, premier compagnon de la boutique, distribuera aux garçons de Giffard ou de Gendry. Ceux-ci, dignes serviteurs de si braves maîtres, font boire les cordiaux, fomentent et frictionnent pour corroborer les parties nobles, appliquent les onguents ou les cataplasmes longuement et étrangement composés, puis aident respectueusement le maître dans la cautérisation des bubons et des bosses ou l'incision des aposthèmes (2).

Nous voudrions n'avoir à signaler que ces traits de dévouement et de courage ; mais la vérité historique nous force à joindre à ce tableau les défaillances de la peur.

Les religieux Augustins, privés depuis vingt ans du temporel de l'Hôtel-Dieu, sont demeurés administrateurs du spirituel, et touchent pour ces utiles fonctions près de la moitié des revenus ; cependant les pauvres pestiférés ne les ont point vus à leur chevet, ils ne les visitent ni ne les encouragent, et plusieurs sont morts sans confession. Renfermés au prieuré, ils s'isolent et se cachent pour rédiger « une requête tendant à ce qu'il leur soit permis quitter la place et se retirer loin du foyer de contagion. »

Lorsque le sénéchal d'Anjou, auquel elle était adressée , transmit cette lâche demande à l'Hôtel-de-ville, ce fut un tolle général ; on la trouva inciville et contre le debvoir (3).

Le maire et les échevins comparurent devant le sénéchal, recoururent

(1) Voir dans le registre des conclusions les étrennes affectées à M. le duc de Brissac, 1584.
(2) Voir Ambroise Paré, Traité de la peste.
(3) Conclusions du 19 août 1583.

à l'évêque, et défenses furent faites aux religieux, de partir et d'abandonner à malheur et scandale l'office pour lequel ils étaient institués et fondés. Ce fut donc de par le sénéchal et sous la coulpe de l'official que les pauvres malades reçurent les sacrements. Dieu sans doute y multiplia les grâces et les consolations intimes pour compenser la charité bannie du cœur et des paroles de nos pauvres religieux.

Quand la terreur produit de pareilles défections, comment blâmer très haut la prudente réserve de messire Jullian Boishineux et de ses aidus qui, après deux mois d'efforts et de soins, résilient modestement leur traité, et renoncent à l'honneur, aux appointements, mais aussi à la charge de médecins de l'Hôtel-Dieu.

Boishineux était depuis six ans en possession de ces fonctions enviées ; il ne recevait comme ses prédécesseurs, que les modestes gages de 50 livres ; mais il avait de jeunes médecins, des chirurgiens, des apothicaires sous ses ordres, et s'était fait ce que nous nommerions aujourd'hui une belle position.

Il savait, comme nous dit Ambroise Paré, que « ceux qui ont marque d'avoir été constitués à panser les pestiférés, tout le monde après les fuit comme la peste, et ne sont plus appelés à l'exercice de leur art. » Donc pour conserver sa clientèle, autant que sauvegarder sa docte personne, il dépose entre les mains des pères administrateurs une renonciation en bonne et due forme.

Il n'encourut pas moins déchéance dans l'esprit des maire et échevins ; les comptes et les conclusions qui jusque-là le qualifiaient de messire, ne lui donnent plus que le nom de maître, et malgré le bonnet dont la doctissime et très salubre Faculté d'Angers l'a honoré, maître Jullian Boisbineux est tombé dans l'estime publique au rang d'un simple barbier.

Nos magistrats municipaux semblent en cette circonstance avoir mis à profit les excellents avis d'Ambroise Paré dont le Traité de la peste arrivait à cette époque (1583) à sa 4e édition (1).

Ils ne firent point, comme généralement ailleurs, « proclamer par

(1) 1568, 1575, 1579, 1589.

son de trompette (pour avoir bas marché de mauvaise marchandise), qu'ils feroient donner titres et brevets sans épreuves ; » ils n'employèrent ni promesses et violences, ni menaces de chasser de la ville les médecins refusants ; mais sachant combien ceux qui ne meurent à la peine, sont exposés « de tomber, puis après en tel désastre de pauvreté qu'ils craignent cent mille fois plus que la peste, ils veulent eslire gens de bien, et donnent pension honnête, non seulement pendant la nécessité, mais pour l'advenir. »

Aussi Boishineux n'avait pas quitté le combat, que François Le Thielleux était sur la brèche ; lui aussi est docteur en médecine, et personne ne bronche à l'appeler messire ; avant tout, il entre en fonction, et déjà depuis huit jours, il saigne, médicine et purge, lorsque (26 septembre) le traité officiel et le serment viennent ratifier ses devoirs et ses droits. « 33 escus un 1/3 de gaiges ordinaires pour l'année, et cinquante escus par moys de gaiges extraordinaires pendant la contagion, » telle est la rémunération assurée par l'Hôtel-Dieu et par la ville ; mais aussi « Le Thielleux, présent à l'assemblée, a pris fez et charge, promis de se acquitter fidellement et faire son debvoir de bon médecin tant le temps de contagion que hors icelluy, envers lous mallades qui seront audict hospital. » Le serment est prononcé, et la signature apposée d'une main ferme ; les pauvres pestiférés sont donc assurés d'un consciencieux et savant secours médical.

Ils n'en jouirent pas longtemps, et la peste se chargea d'excuser les timides en mettant le sceau au dévouement de Le Thielleux. Avant 1584, il avait payé sa dette à l'humanité et à l'honneur du corps médical un peu terni par son trop prudent prédécesseur.

L'appropriation des grands greniers de Saint-Jean, avec des précautions hygiéniques bien entendues, l'organisation d'une police spéciale de la contagion, le vote de « 600 escus à égailler sur les manans, » une contribution de 100 livres offerte par le clergé, telles sont les affaires importantes qui occupent la municipalité pendant le reste de l'année 1583. Nous les retrouverons toutes reprises à nouveau avec plus de suite et de détail à propos de l'épidémie qui reparut l'année suivante. Pendant ce temps, la peste multiplia ses victimes ; elle décima les pauvres, mais frappa plus d'un personnage placé à la tête de la société.

Le plus célèbre fut Pierre Breslay, chantre de l'église d'Angers. Le zélé promoteur de ce concile, que la peste fit transporter de Tours à Angers, puis d'Angers à Tours, ne fit pas seulement, comme nous l'apprend Roger, « briller ses lumières et sa doctrine ; » c'est lui dont la parole est la plus écoutée à l'Hôtel-de-Ville, c'est lui qui obtient par ses instances et son énergie les contributions du clergé ; son ardente charité suffit à tout : prêtre auprès des malades, théologien au concile, commissaire à l'Hôtel-de-Ville, sage et ferme conseil à l'hôpital et aux assemblées du clergé, on le rencontre partout où la religion, la charité, la science, peuvent profiter de son savant et saint ministère. Tant d'efforts méritaient une récompense. Le prieur de Chemillé reçut celle des braves et des saints ; il mourut sur la brèche, emporté par la contagion avant la fin du concile, laissant pour impérissable héritage à tous l'exemple de ses vertus, et à sa ville la gloire d'un caractère où la grande science est relevée par un grand cœur (1).

Ce fut comme l'adieu du fléau ; l'hiver venant ralentit les progrès du mal, pendant toute sa durée la peste sembla sommeiller ; malheureusement l'été de 1584 lui donna l'occasion d'un terrible réveil.

Dr E. FARGE.

(1) Bodin nous apprend qu'il avait à peine trente ans.




Dr E. Farge, La peste et la police de la santé à Angers 1582-1584, dans Revue de l'Anjou et du Maine, publiée sous les auspices du Conseil général de Maine et Loire et du Conseil municipal d'Angers, Tome quatrième, Libr. de Cosnier et Lachèse (Angers), 1858, p. 129-142. La revue paraît alors le 1er de chaque mois par livraisons de 64 pages et forme tous les ans deux volumes. Elle est disponible à Angers chez MM. Cosnier et Lachèse, au Mans chez M. J. Seppré, à Laval chez M. H. Godbert, et chez les principaux libraires de Maine-et-Loire, de la Sarthe et de la Mayenne.

Émile-François Farge (Angers 1822-1895), médecin, auteur de plusieurs publications.


Sur le même sujet : La peste en Anjou aux XIVe, XVIe et XVIIe siècles.

Autres documents : La peste noire en Anjou en 1348, Livre des tournois (1451), Les regrets de Du Bellay (1558), Les six livres de la République (1576), Vocation cavalière de Saumur, Crocodile du Muséum, Dictionnaire de Viollet-le-Duc (1856), Proverbes par de Soland (1858), Société industrielle d'Angers (1858), Villégiature à Angers au XIXe siècle, Indicateur de Millet (1864), Mémoires de la Société académique (1865), Usages de Maine-et-Loire (1872), Dictionnaire de Port (1874-1878), Bulletin de la Société des sciences de Cholet (1883), Notice de Milon (1889), Glossaire de Verrier et Onillon (1908), L'Anjou historique (1909), L'Anjou et ses vignes de Maisonneuve (1925).


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