Rapports de la langue de Rabelais avec le patois de l'Anjou par A. Loiseau

De Wiki-Anjou
Langue et littérature angevine
Document   Rapports de la langue de Rabelais avec les patois de la Touraine et de l'Anjou
Auteur   Arthur Loiseau
Année d'édition   1867
Éditeur   Impr. P. Lachèse, Belleuvre et Dolbeau (Angers)
Note(s)   Extrait des Mémoires de la Société académique d'Angers, tome XXI


Couverture.
I

Au commencement du XVIe siècle, l'esprit français, sorti du Roman de la Rose et doté par Villon d'une vivacité plaisante empreinte de raison, possède déjà deux de ses qualités essentielles : la fine raillerie et la tendance à l'universalité. Je n'en veux pour preuve que le livre de Rabelais, imprimé pour la première fois à Paris, avec privilège du roi, en 1533. En effet, sciences, philosophie, religion, mœurs, coutumes, lettres, arts, toutes choses humaines — et quelques autres encore, — voilà ce que contient la Vie très-horrifique du grand Gargantua ; voilà le fond de l'Histoire de Pantagruel, roi des Dipsodes.

Jamais l'esprit français n'a fait une telle débauche, ou une telle dérision de ses propres forces et de ses plus hautes facultés. — Où prendre cet insaisissable talent ? — Des sommets de l'éloquence, il se laisse glisser dans les bas-fonds du cynisme ; il passe tout à coup de la plus saine raison aux folies les plus étranges, de l'éloquence la plus sublime aux plus révoltantes trivialités : ici, il est supérieur à Molière ; là, il tombe au-dessous du burlesque.

Rabelais, rêvant pour la langue la même universalité, la même indépendance et la même malice gauloise que pour l'esprit, essaya sur notre prose, avec une hardiesse et une puissance merveilleuses, ce que Ronsard, de son côté, tenta pour enrichir la langue poétique. Fondre ensemble le grec, le latin et l'italien, telle est l'œuvre à laquelle s'est consacré le chef de la Pléiade. Opérer la même fusion, et, de plus, faire pour le français ce que Dante avait fait pour l'italien, employer tous les dialectes, ressusciter tous les vieux termes et donner accès dans notre langue à tous les néologismes imaginables, n'est-ce pas là le dessein visible du livre de Rabelais ?

Il est vrai de dire qu'ils ne réussirent complètement ni l'un ni l'autre. — C'est qu'une langue est esclave de ses origines, elle a des racines profondes dans le passé, dans les mœurs, dans les coutumes : de là son caractère exclusif, sa force de répulsion, qui s'exerce envers toute nouveauté, que ne réclame pas sa nature propre ou la nécessité du jour.

Toutefois, reconnaissons-le tout de suite, la prose française a moins résisté à Rabelais que la poésie à Ronsard ; c'est quela langue parlée a plus de flexibilité, plus de besoins que la langue poétique, et l'état de pauvreté où était réduit l'idiome usuel, à cette époque, devait donner cours aux créations rabelaisiennes, si heureuses et si françaises.

Sans doute, il serait intéressant d'établir dans quelle mesure Rabelais a réussi, et de déterminer les progrès que son livre a pu faire faire à l'idiome national ; mais cette question nous a paru au-dessus de nos forces : nous nous proposons seulement aujourd'hui de rechercher les emprunts qu'il a faits au patois de la Touraine et à celui de l'Anjou ; puis, de signaler, en passant, quand nous le pourrons, les vocables et les formes grammaticales, qui semblent avoir, à la faveur de Rabelais, obtenu droit de cité dans la langue littéraire.

II

II est incontestable que les nombreux patois qui, au XVIe siècle, se parlaient sur toute l'étendue de la France, firent sentir leur influence à notre idiome littéraire. Les grammairiens de ce temps ne laissent échapper aucune occasion de rapporter certains usages provinciaux, sur lesquels il n'était pas inutile de prévenir, même dans un temps où l'on croit volontiers que le langue était ramenée à l'unité.

Pour n'en citer que quelques-uns, c'est probablement une habitude des Picards, chez qui l'adjectif précédait toujours le substantif, qui a fait céder, en certains cas, la première place à l'accident par la substance.

Si nous descendons en Normandie, nous trouvons que l'on écrivait et prononçait : ma fai, pour ma foi ; donne-mai pour donne-moi. Cette prononciation s'est étendue à la Bourgogne, l'Anjou, et même à l'Isle de France, car le peuple parisien disait et écrivait : parlet, allet, venet pour parloit, alloit, venoit. Ce serait donc sous l'influence de ces divers patois que plus tard la diphthongue oi a sonné ai dans les imparfaits de l'indicatif et les conditionnels.

Si nous disons aujourd'hui encore : je m'en vais, tu t'en vas, ils s'en sont allés, n'est-ce pas beaucoup à l'imitation des Angevins, qui ne manquaient pas de dire dès le XVIe siècle : je m'en en vais, ils s'en sont en allés ? Leur compatriote Ménage eut beau le leur reprocher, ils n'en ont pas moins persisté dans cette habitude.

L'influence du patois angevin, d'après lequel on dit : mettez-lé là pour mettez-le là ; est-i bêté c'ti-là pour est-il bête celui-là, s'est fait sentir, au XVIe siècle, dans la prononciation aiguë de l'e muet ; Maigret constate ce fait chez les « jours de Passion, lesquels, pour comble de vice, font une brève longue, comme sire Pilaté pour Pilate. »

Notre langue, qui d'ailleurs n'est qu'un de ces parlers populaires généralisé, leur est donc redevable non-seulement d'une foule de prononciations et de tournures, mais encore de bon nombre de termes qui font sa richesse. C'est à cette mine féconde que Henri Estienne, combattant de toute l'autorité de son savoir, l'influence italienne et l'invasion des mots latins dans notre langue, renvoie ceux qui voudront rajeunir l'idiome national. Comme exemples, il nous cite, dans ses Dialogues italianisés, certains mots à peu près perdus, et qui portent l'énergique empreinte de l'imagination populaire. Ainsi, après avoir passé en revue les différentes manières dont les langues anciennes et les Italiens modernes peuvent exprimer le vice appelé avarice, il montre que nous pouvons bien davantage multiplier les nuances de cette idée, car nous disons avec plus de grâce et d'énergie : eschars, tenant, vilain, chiche-vilain, pince-maille, râcle-denier, serre-miette, pleure-pain, grippe-sous... etc...

III

Rabelais semble avoir deviné les intentions de Henri Estienne. Personne plus que lui ne fit appel, dans le but d'enrichir son style, au langage figuré de nos pères et au patois de nos campagnes. Comme il avait parcouru presque toutes les provinces de France, il lui fut possible de déverser dans ses écrits tous les mots et toutes les tournures de ces différentes contrées, qui lui parurent devoir émailler ses compositions et mieux peindre ses pensées originales.

C'est ainsi que prenant au provençal et au gascon les terminaisons en as ou az pour le masculin, asse ou aze pour le féminin, il dit : « Mais escoutaz, vietz dazes, que le maulubec vous trousse : vous souvienne de boire à mi pour la pareille, et je vous pleigerai tout ares métis. » II est vrai que ares métis est latin, car cette expression, qui veut dire immédiatement, sur l'heure même, vient, selon Ménage, de horamet ipsa.

Plus loin, voulant dire : « Savez-vous ce que sont les enfants ? » Rabelais écrit, encore en patois du Midi : « Et sabez quey fillots ? » Et ailleurs : « que mau de pipe vous byre ! » c'est-à-dire : « que le mal du tonneau vous vire ! » alliant ensemble le parler du Centre et celui de la Gascogne. On trouve encore chez lui : « Plus d'oilif en li caleil, plus d'huile dans la lampe ; Adiou sias, adieu ; de la seye, de la soie ; » toutes expressions que lui ont fournies les Méridionaux.

La Bresse lui a suggéré son taille-bacon, ou coupeur de jambon, pour dire un fanfaron ; la Picardie lui a donné son mot caboche, qui veut dire tête, que nous avons adopté et conservé dans le langage familier. Feulx, fils, est encore picard. A la Champagne il doit la tournure tant seulement ; son affirmation : ma fi (mea fides) et le verbe je m'affie, dont il fait un si fréquent usage. Les Lorrains lui ont inspiré le serment : « Pè le quau Dé, par la tête-Dieu ! »

On le voit, Rabelais faisait comme Molière, qu'il a plus d une fois inspiré : il prenait son bien où il le trouvait, et mettait tout à contribution, non-seulement le grec, le latin et l'italien, comme les autres écrivains de ce temps-là, mais encore le patois des campagnes.

IV

Parmi ces patois, ce sont ceux du Centre, comme c'est naturel, et particulièrement ceux de l'Anjou et de la Touraine, son pays, qui lui ont payé le tribut le plus considérable. Et pouvait-il en être autrement ? — C'est dans nos contrées qu'il a placé les aventures de ses personnages : villes, villages, monuments, coutumes, tout nous est commun avec les héros rabelaisiens. Sainlouand est un prieuré sur la Vienne, près de Chinon ; Mirebalais, un ancien district du Poitou, dont la capitale était Mirebelle ; la Pile Saint-Mars, auprès de Langeais, est un village situé sur la route d'Angers à Tours ; le pont de la Nonnain est à Chinon même ; Bourgueil et l'Isle-Bouchard sont des cantons d'Indre-et-Loire ; Doué-la-Fontaine se trouve à quelques lieues d'Angers ; Saumur enfin, et la ville d'Angers elle-même jouent un rôle dans l'histoire de Pantagruel.

Le Gymnaste de Gargantua est de la Touraine ; frère Jean Estommeures est, s'il faut en croire Ménage, un moine du prieuré de Sermaise, dans l'Anjou.

Deux ou trois chapitres de Pantagruel sont consacrés à l'herbe pantagruelion, qui n'est autre chose que le chanvre, dont on fait toujours une si grande récolte dans la Touraine, le Maine et l'Anjou.

Plusieurs coutumes même des campagnes environnantes se retrouvent dans ce livre étonnant. Comme on a l'habitude, dans le Poitou, de se frapper à coups de poings avec la main garnie d'une mitaine avant de se séparer, quand on revient d'une noce, Rabelais dit quelque part : « le cœur me bat dedans le corps comme une mitaine. » — Ailleurs, Triboulet agite au nez de Panurge, pour se moquer de lui, une vessie de porc bien enflée et résonnante à cause des pois qui étaient dedans ; or, c'est encore un jeu des enfants de la Touraine. Dans un autre endroit, un personnage boit « un verre d'un grand villain vin blanc avec une rostie sucrée, » ce qui n'a cessé d'être un mets national au fond des campagnes entre Tours et Vendôme.

Faut-il s'étonner maintenant que l'auteur de Gargantua et de Pantagruel, qui connaît si bien les bourgs, les mœurs, les usages de la Touraine et de l'Anjou, ait fait de fréquents emprunts au parler des campagnes arrosées par la Loire ?

V

Un patois peut exercer de plusieurs manières différentes son influence sur une langue : par l'altération du radical des mots, par l'altération du préfixe ou de la terminaison, par l'introduction d'une prononciation nouvelle, d'un vocable nouveau, d'une tournure ou d'une expression qui lui est propre.

Altérations dans la voyelle du radical.

A.     Rabelais nous fournit des exemples de presque toutes les transformations que la voyelle A peut subir dans le corps d'un mot : aage, par fusion, a fait âge ; amer, de amare, est devenu aimer[1], parce que, sans doute, dans les patois du Centre, a se prononçait de manière à faire entendre le son de la diphthongue ai ; aussi, lisons-nous chez cet auteur gaigner pour gagner, d'où nous avons gardé notre substantif gain; et aiguille, qui vient d'acus, en passant par acicula. — L'a s'est encore changé en o, et, réciproquement, l'o en a, comme nous le verrons plus loin ; car les écrivains de ce temps-là donnent ormaire pour armaire ; à la campagne, on continue de dire même ormoire, et la langue littéraire en a fait armoire. Généralement l'a latin a été converti par Rabelais en la diphthongue au, ce qui était conforme au parler tourangeau et angevin, dans lequel un cheval s'écrit et se prononce un chevau, d'après la langue des XIIIe et XIVe siècles, comme le montre M. E. Littré, la distinction de l'u voyelle et de l'u consonne n'ayant pas encore été faite ; par suite, Panurge dit plusieurs fois bauffrer pour baffrer, nau un vaisseau, de navis ; et, à l'exemple du héros rabelaisien, nous avons fait chaud de calidus, caldus, faux de falsus, etc...

E.     Plus d'une fois, dans la langue littéraire, l'e s'est changé en a. L'auteur que nous étudions dit partout fener, glener, comme il entendait dire aux paysans d'alentour ; aujourd'hui, ceux-ci ne s'expriment pas autrement et nomment une glane une glène. Mais depuis, l'a s'est toujours mis à la place de l'e, comme dans par de per, marchand de mercator, et les personnes instruites disent faner, glaner. Réciproquement, il n'est pas rare de voir l'e prendre la place de l'a en passant du latin dans le français : deux ou trois fois nous avons trouvé le mot met (huche à pétrir le pain), qui pourtant vient de mactra, et qui a été successivement maict, may, mect, enfin met. Ce mot s'est conservé en Anjou, où il se prononce mette, comme bette, tandis qu'en Touraine et dans le Vendômois, on dit une met.

II faut aussi remarquer qu'à l'époque qui nous occupe, où la langue littéraire ne s'était pas débarrassée d'une certaine incertitude, on écrivait vefve pour veuve, tandis qu'à l'imitation du patois angevin, on disait la fleuvre pour la fièvre ; aujourd'hui même, les Lefeuvre pour les Lefère ne sont pas rares dans Angers. C'est aussi de cette façon que prononce et écrit Rabelais, plusieurs passages le prouvent.

Si l'e, grâce à un patois, a introduit la diphthongue eu, chose étrange ! cette même diphthongue, grâce aussi à un patois du centre de la France, a introduit dans l'idiome moderne, non pas le son de l'e seul, mais celui de la simple voyelle u. En prononçant, en Touraine, eu de manière à ne faire entendre ni l'e ni l'u, mais un son qui tint de l'un et de l'autre, on différait de certaines peuplades champêtres voisines d'Amiens, qui disaient : Diu, ju, pour Dieu, jeu. C'est probablement à l'école des Picards que nous avons appris à dire et à écrire : sûreté, pour seureté, blessure, pour blesseure, que l'on trouve partout dans le livre de Rabelais. Nous avons encore une trace de cette transformation, même dans la langue littéraire, où l'on écrit gageure et prononce gajure ; enrheumé est resté dans les campagnes, et nous disons et écrivons enrhumé ; d'après ce principe, il n'est pas surprenant que l'auteur de Gargantua dise : ils beuvent et ils buvent. Primitivement, l'i de bibere, qui s'est changé en oi, pour faire boire, comme via a fait voie, a été complètement oublié dans plusieurs localités, et l'o du radical boire s'est transformé en ou, comme nous le verrons plus loin, puis en eu, comme nous venons de le dire, et de là en u. C'est là évidemment que le français littéraire a emprunté les formes buvons, buvez, buvais... et le participe passé bu, bue.

La voyelle e s'est aussi changée en i, lors de son passage du latin en français, car, à chaque page de Rabelais, s'offre le mot prins, d'où nous avons tiré pris, qui vient de prensus pour prehensus. Or, prins était déjà dans les campagnes de la Touraine et de l'Anjou, et de nos jours même on l'entend dire aux paysans. Il en est ainsi de cemetière à la place de cimetière.

I.     La voyelle i, que l'on rencontre quelquefois au XVIe siècle, pour e, comme dans Iizard au lieu de lézard, s'est conservée dans les patois tourangeau et angevin. — Panurge l'a convertie en u, quand il a dit subler, qui vient de sibilare, à l'instar des paysans de la Touraine ; car ceux-ci, dès ce temps-là, prononçaient, comme encore aujourd'hui, subilare, subler, tandis qu'ils disaient manifacture pour manufacture, engiponné pour enjuponné. Dans la suite, la labiale b s'est aspirée et l'on a eu le verbe moderne siffler. Situla, vase à puiser de l'eau, a donné seau ; mais auparavant, il a fourni à notre auteur seilleau, qui se dit toujours en Touraine ; on y entend même une seille et une seillée. Pareillement, suleus, avant d'être un sillon, par le changement de u en i, si naturel, comme nous l'allons montrer, a donné silcus, puis cet i s'est transformé en ei, comme marguillier en margueillier, et l'on a eu seilon, seillon, qui existe encore en Anjou.

La conformité de la diphthongue ei et de la voyelle i est telle que nous trouvons, pendant le XVIe siècle, leicher et licher, qui est resté dans les basses classes, tandis que la société instruite a seulement adopté lécher.

0.     En lisant Rabelais, nous avons souvent rencontré la diphthongue ou, là où maintenant nous mettons la simple voyelle o : pourtraict, pour portrait ; pourmener, pour promener : sans nous arrêter à la métathèse de ce dernier mot, constatons là une prononciation des campagnes vendômoises, qui a fait sentir son influence sur tout leXVIe siècle, et qui, selon nous, n'a pas été étrangère au changement de o en ou, quand ou a fait dans la langue littéraire : douleur de dolor, tourment de tormentum. C'est d'après le môme principe que l'on trouve chez les paysans et chez Rabelais : formage, quelquefois fourmage pour fromage, et que de pavot, paor est venu paour.

Si poine est souvent écrit à la place de peine, c'est que, dit Dubois (Sylvius), au moyen âge, la diphthongue œ des Latins s'est changée en oi : fœnum a fait foin ; et poine n'est pas encore extraordinaire en Anjou. — En grec, d'ailleurs, c'est ••••.

Que de fois aussi oi s'est transformé en ai. Dès le XVIe siècle, Rabelais a dit abayer pour aboyer, et les paysans des environs de Chinon ne prononcent pas autrement en plein XIXe siècle ! Ce n'est, du reste, autre chose qu'une nouvelle application de la prononciation normande, bourguignonne, parisienne et tourangelle, que nous signalions en commençant ; c'est que, remarquons-le une fois pour toutes, Rabelais est très-fidèle aux principes qu'il admet, quelque bizarres qu'ils soient ; aussi M. Delécluse a-t-il eu raison de dire que cet écrivain est le premier qui ait observé, dans la prose, des règles invariables, et qui en ait arrêté la syntaxe, tout en lui laissant ses idiotismes qui en sont comme la physionomie.

U.     Outre la transformation de cette voyelle en i, dont il a été question plus haut, reconnaissons la fréquente assimilation de l'u et de l'o : souvent Rabelais, pour tomber, écrit tumber, qui s'est maintenu, avec cette orthographe incertaine, en Anjou et en Touraine ; la raison en est facile à donner : ces mots d'origine latine avaient, chez les Romains, un u au radical, qui se prononçait jadis ou ; mais petit à petit le son est devenu plus clair, et l'on a dit, puis écrit : ombre de umbra. Tumber marque ce passage de tumulus à tombe et à tombeau.

Y.     Nous avons encore lu neyer pour noyer, qui n'est autre chose que le mot des paysans les plus arriérés ; mais cette prononciation n'est pas si arbitraire ni si incorrecte qu'on serait d'abord tenté de le croire. M. le comte Jaubert, dans son remarquable ouvrage sur les patois du Centre, signale un fréquent emploi du g pour y. Il cite les mots coutéger, s'éméger, nogier, pléger, rudéger, pour couteyer, s'émeyer, noyer, pleyer, rudeyer ; et si nous changeons e en o, ce qui est assez commun, nous arrivons tout naturellement à cette prononciation angevine et tourangelle.

VI
Altérations de quelques consonnes du radical.

Le g ne se transforme pas seulement en y, il a encore plus d'affinité avec l'n, comme le prouvent les mots ••••, forme allongée de ••••, qui se retrouve dans le latin tangere, et le radical simple dans le parfait te-ti-gi ; ••••, qui est devenu pugnum ; montanus et campanus qui ont produit montagne et campagne. Qu'y a-t-il de surprenant que les mots cognaistre, cognu de Rabelais et de nos paysans soient devenus connaître, connu, connaissance ?

Enfin égratigner se prononçait et s'écrivait d'abord égraphigner ; au XVIe siècle, c'est le terme généralement employé, il est resté dans nos campagnes, et, c'est en remplaçant une aspirée par une forte que la langue littéraire est arrivée au mot moderne, le seul dont on doive se servir. En Anjou, on a substitué une sifflante à cette aspiration, et l'on dit plutôt : égrassigner.

VII
Altérations dans le préfixe et la terminaison.

Moins nombreuses sont les altérations du préfixe et de la terminaison, dans les mots empruntés par Rabelais aux patois de la Touraine et de l'Anjou ; elles se bornent à quelques changements de consonnes, qui ont presque tous leur raison d'être dans les affinités de ces consonnes entre elles. Par exemple, avancer est écrit avanger, tel qu'il se prononce encore au fond de nos campagnes ; or, il n'y a là que la substitution d'une douce à une forte, comme dans •••• et ••••, punctum et pungere. Même observation pour gliphoire, à la place de clifoire.

Il existe aussi une très-grande affinité entre le m et les labiales, témoins les mots tombeau, temple, triomphe ; qu'y a-t-il d'extraordinaire que le XVIe siècle ait dit flambe et enflamber pour flamme et enflammer ? Nos paysans ont conservé cette orthographe primitive, tandis que la langue littéraire a changé le b en m, comme les Grecs de •••• ont fait •••• de ••••, ••••.

Dans l'auteur de Gargantua, chien est écrit chian, plusieurs fois, et toujours christian se lit à la place de chrétien ; nous n'en avons plus été étonné, quand nous avons vu dans la grammaire de Henri Estienne, que cette prononciation est particulière au Saumurois : n'est-on pas d'ailleurs en droit dépenser que christianus et christiano ont mis sur la voie de cette orthographe et de cette prononciation, puisque nous en avons formé notre mot christianisme ?

Rabelais conserve également l'a à toutes les personnes de l'imparfait du subjonctif, dans les verbes de la première conjugaison, et il dit, comme les modernes : que j'aimasse, que tu aimasses, qu'il aimast, que nous aimassions, que vous aimassiez, qu'ils aimassent, tandis que la bonne société, la cour et tous les grammairiens de la première moitié du XVIe siècle usaient des formes : aimissions, aimissiez ; mais nous lisons dans le Gallicœ linguœ Inslitutio, de Jean Pillot, page 44 de l'édition de 1550, que les première et deuxième personnes du pluriel, aimassions, aimassiez, se rencontrent assez fréquemment, que c'est même toujours ainsi que parlent et écrivent les Poictevins.

L'exception provinciale n'aurait-elle pas pris la place de la règle dans la prose de Rabelais, et nos imparfaits du subjonctif de la première conjugaison, tels que nous les avons, ne seraient-ils pas tout simplement un emprunt de la langue littéraire au patois de ces pays-ci ? — Nous sommes d'autant plus tenté de le croire que allissions se lit cependant une fois dans Pantagruel.

Rabelais a encore pris au parler chinonnais le verbe toussit, bien que le Champfleury, de Geoffroy Torry, ait, dès 1530, bien nettement tranché la question : « Quantes fois, dit-il, l'infinitif est terminé en er, le prétérit veut être en a, comme frapper, frappa ; danser, dansa ; saulter, saulta, et non dansit, frappit, saultit, comme quelques-uns disent. » II faut remarquer aussi que l'emploi de l'i pour l'a était d'usage dans la Touraine, le Berry et l'Anjou ; voilà pourquoi l'exception poitevine, dont nous parlions plus haut, a eu quelque peine à se faire admettre comme règle.

Quant aux préfixes, la tendance de ce temps-là était de donner un augment à certains mots ; il nous en est resté une preuve dans esprit, de spiritus ; espace, de spatium ; espèce, de species : selon nous, on a été conduit à cette addition par le français populaire, qui mettait toujours cet e. Aujourd'hui encore, que de gens autour de nous disent : espectacle, espécialité ! Rabelais a fait plus d'un sacrifice à cette mode ; toutefois, ce n'est pas chez lui sans exception, car nous avons trouvé challer pour eschaller.

Nous avons aussi été frappé de decheveler au lieu de écheveler, probablement à cause du rapport intime qui existe entre les prépositions e et de ; or, la Touraine a gardé cette orthographe, qui pourtant n'a pas prévalu dans la langue littéraire.

Maintes fois, la locution tretous se lit dans le sens de : tous tant que nous sommes. C'est encore un mot du crû, que la langue classique n'a pas admis. Nous le retrouvons dans les dialectes du Centre, et même dans le patois wallon, seulement altéré, car au lieu d'être tretouts, c'est tertouts.

VIII
Mots particuliers au pays.

Rabelais, dans son désir de donner accès dans notre langue à tous les néologismes possibles, y a introduit une foule de mots tourangeaux et angevins, qu'on ne saurait dériver d'aucune racine grecque ou latine par le changement de quelque lettre, ou par une prononciation particulière, mais qu'il faut considérer comme des expressions du terroir, et mettre sur le même rang que ces vitia vernacuta, que Tacite reproche ingénieusement aux orateurs de la décadence. Tels sont:

Barguigner, hésiter, aller lentement.

Boite, boisson.

Bondrée, buse, oiseau de proie.

Baissière, le reste d'un tonneau, lie de vin.

Bussard, tonneau. (On dit plutôt maintenant en Touraine : une busse.)

Buée, lessive ; couler la buée.

Bers, berceau.

Brenasseries, des riens, ou choses de peu d'importance.

Cassine, mauvaise cabane, hutte (casa ou casula).

Coissin, coitil, pour coussin et coutil ; les paysans angevins disent une coittett pour un lit de plume.

Cormé, boisson faite avec le fruit appelé corme.

Devaler, descendre ; on entend dire journellement: aller à la devalée (de-vadere) peut-être ?

Devanteau, un tablier ; les femmes de nos campagnes disent qu'elles ont publié leur devantière (de-ab-ante).

Escarbouiller, dans Rabelais, signifie éparpiller ; aujourd'hui il a plutôt le sens d'aplatir.

Eschaubouillure, ampoule.

Ecornifflé, écorné (e-cornu).

Esclopé, boiteux (e-claudus).

Essorillé, à qui l'on a coupé les oreilles (ex-auricula).

Gorret, porc.

Graisler, griller, rôtir ; on dit aujourd'hui grasler : une graslée de marrons.

Foupi, chiffonné, froissé, en usage particulièrement dans les environs de Saumur.

Mesle, nèfle.

Mitan, milieu.

Mitouflé, empaqueté (nous en avons fait emmitouflé).

Musser, cacher, dans Rabelais ; maintenant se glisser.

Oribus, mauvaise chandelle en résine.

Pineau, vin blanc ; boire un coup de pineau.

Pinte, mesure des liquides.

Pipe, grosse tonne.

Peuplier, un peuplier (arbre).

Porte-balles, un colporteur.

Porrée, poirée et poireau.

Pourchas, poursuite ; d'où nous est resté le verbe pourchasser, poursuivre (per-sequi).

Seyer, scier, couper ; seyer le blé (secare).

IX
Locutions tourangelles ou angevines.

Certaines locutions propres à la Touraine et à l'Anjou apparaissent dans le Gargantua et le Pantagruel ; et plusieurs même, à la faveur de ces ouvrages, qui eurent tant de vogue, ont trouvé place dans la langue littéraire. Il nous a paru à propos d'en relever quelques-unes.

1° La périphrase : il m'est avis, du latin, je crois, in mentem advenif, remplace souvent les verbes, je crois, je pense, dans le parler tourangeau ; aussi Panurge et ses interlocuteurs ne se font-ils pas faute de l'employer. De nos jours, cette locution n'est plus de mise dans le bon français ; mais il faut reconnaître qu'elle a dû mettre sur la voie de tournures plus élégantes, comme celles-ci : mon avis est que ; c'est mon avis, dont nous faisons actuellement un fréquent usage.

2° Dans un chapitre, Panurge demande à plusieurs personnes les portements, c'est-à-dire l'état de leur santé : cette expression est tellement du crû, que maintenant encore, à Tours, on entend dire : après les portements d'usage, je lui ai dit...

Oui Dea, revient sans cesse dans le livre de Rabelais ; les patois du Centre ont conservé cette exclamation, toutefois en contractant : oui da !

Tirant à, dans le sens de vers, du côté de... Cette locution s'est même introduite dans le bon et noble langage ; car nous lisons dans le Charles XII de Voltaire (description de la bataille de Pultava) : « un peu au-dessous, en tirant vers l'Oder... »

Faire la combreselle (les paysans disent plutôt comberselle), est faire la culbute.

Jouer à cute-cache est angevin et plus expressif, il faut bien le dire, que jouer à cache-cache, parce que l'enfant qui vient de se cacher crie : cute ! à l'autre. A Saumur, on dit même simplement : jouer à cute.

Tant plus..., tant moins..., qui n'est autre chose que le tanto magis..., quanto minus des Latins, se lit plusieurs fois dans Rabelais, et est resté d'un fréquent usage dans les contrées du Centre.

8° Voici, pour finir, une locution que nous avons plusieurs fois rencontrée dans cet auteur et dont nous soumettons l'origine à une critique plus exercée; c'est faire une chose à tire la rigot. Toutefois, qu'il nous soit permis de rapporter ce que nous savons. — II y avait à Rouen autrefois une cloche, qu'on appelait la Rigot, du nom probablement de son parrain ; elle n'était sonnée que dans les occasions solennelles, mais aussi elle l'était, à toute volée, et pendant longtemps : de là, dit Marchangis, dans sa Gaule poétique, « la locution métaphorique : faire une chose à tire la Rigot. » Rabelais le dit de l'action de boire ; rien là qui doive nous surprendre !

Des phrases comme celle-ci ne sont pas rares : « Dormant songeait qu'un satyre était dans sa tente, dansant et sautant avec ses jambes bouquines. Alexandre le voulait prendre : le satyre toujours lui échappait. Enfin le roi, le poursuivant en un détroit, le happa. Sur ce point s'éveigla ; et racontant son songe... etc. » Ces nombreux participes présents peuvent bien venir sans doute des Grecs, qui en faisaient un usage continuel, et que les grammairiens anciens appellent pour cette raison, amateurs de participes, •••• ; mais ne pourrait-on pas y voir aussi l'influence des Bretons, nos voisins ? Le fait est que la langue anglaise emploie beaucoup le participe présent, et il est à remarquer que, de nos jours encore, les populations de nos campagnes, surtout dans l'arrondissement de Segré, affectionnent les constructions dans le genre de celles que nous venons de relever.

X

Si les patois de la Touraine et de l'Anjou ont, ainsi que tous les autres, plus même que tous les autres, contribué à la formation et à la richesse de notre langue littéraire, il faut reconnaître que celle-ci, une fois établie sur des bases solides et durables, ne s'est pas montrée ingrate envers ces pays ; car nulle part en France, plus que sur les rives de la Loire, et particulièrement dans les environs de Tours et de Blois, la langue française n'est parlée avec correction et justesse, même au sein des campagnes.

A quelques kilomètres de Paris, qui le croirait ? les paysans ont un patois, en quelque sorte incompréhensible pour les gens lettrés, et qui les ferait prendre pour des Auvergnats ; tandis que ceux des environs de Blois ou de Tours donnent bien sans doute, quelques entorses à la grammaire, mais parlent le français sans accent et emploient généralement l'expression juste. Chez eux, le mot est presque toujours pris dans son acception propre. Il ne faut pas rechercher bien loin la cause de cette anomalie apparente. Avant Louis XI, la langue française était encore livrée à toutes les incertitudes de sens et de grammaire : formée d'éléments hétérogènes, elle n'avait pas encore su les fondre dans un idiome pur et clair, qui ne fût ni grec, ni latin, ni tudesque, ni celtique ; mais qui fût le bon français des Pascal, des Bossuet et des Fénelon. C'est pendant les XVe et XVIe siècles que s'est fait ce grand travail d'assimilation, alors que la cour habitait les magnifiques châteaux qui font encore l'orgueil de nos contrées. — Qu'en est-il résulté ? Que le langage le plus pur s'est parlé autour du roi et des grands seigneurs, qui résidaient sur les bords de la Loire ; que les mots, là plus qu'ailleurs, ont été employés dans leur acception étymologique, et que le paysan de la Touraine, du Blaisois et de l'Anjou a entendu parler une langue plus pure qu'aux environs de la capitale. Il en a profité ; et de génération en génération, les prononciations et les acceptions des mots de notre idiome littéraire se sont conservées, pour ainsi dire, exemptes de tout alliage, dans un pays qui eut le triple privilège de posséder, près de deux siècles, la plus brillante des cours de l'Europe, de voir se former et s'épurer l'immortelle langue des sciences, de la diplomatie et du bel esprit, enfin de rester une terre bénie du ciel, justement appelée le jardin de la France.


  1. La forme amer pour aimer, dont il reste des traces dans amant, amante, s'est conservée dans le style de l'ancienne chancellerie, les rois s'adressaient à leurs « amés » et féaux les gens, etc.....




Rapports de la langue de Rabelais avec les patois de la Touraine et de l'Anjou d'Arthur Loiseau, impr. P. Lachèse, Belleuvre et Dolbeau (Angers), dans les Mémoires de la Société académique d'Angers, tome XXI, publication en série imprimée de 1867 (notice BnF).


Autres documents : Rapports avec la langue de Rabelais par Loiseau, Sonnet en patois angevin de Livet, Défense du patois angevin par Verrier, Essai sur l'Angevin de Ménière, Glossaire de Ménière, Explication de mots par Verrier, Glossaire de Verrier et Onillon, Discours du centenaire du lycée David, L'accent de chez nous par Cormeau, Proverbes d'Anjou par de Soland, Expressions angevines et autres.


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