Discours du banquet du centenaire du lycée David-d'Angers

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Langue et littérature angevine
Document   Discours du banquet du centenaire du lycée David-d'Angers
Auteur   Anatole-Joseph Verrier et René Onillon
Année d'édition   1908
Éditeur   Germain et G. Grassin (Angers)
Note(s)   Extrait du Glossaire étymologique et historique des parlers et patois de l'Anjou.


Pour le banquet du centenaire du Lycée, désirant donner à nos hôtes une idée de notre patois, j’avais adressé à plusieurs de mes correspondants un canevas de discours, les priant de le développer et de le traduire dans le patois de leur région. Je reçus trois réponses. Voici la première, de mon ami R. Onillon.

l° Région de Montjean

MONSIEUR LE PRÉSIDENT, CHERS COPAINS, PARSONNIERS, PARAGEAUX ET TOUTE LA COMPAGNIE,

Quand c’est que le garçon du Lycée s’est amené fraquedale avanze hiar dans ma cabourne avec ein mot d’écrit de M. le Proviseur, j’ai eiu comme eine doutance de ce que ça pouvait ben étère. J’avais vu parler de queuque chouse parsus l’sahaies. Mais quand minme j’ai pas pu m’opposer que de le bourder ein moument pour me guimanter au juste. « Se paraît qu’il me dit, dit-il, que c’est eine guérouée de professeurs et de grous magni-magnas qui vont se rassembler pour le cenquième anniversaire du Lycée ; minme que Monsieur le Recteur devait venir tout à l’esprès pour se trouver avec entr eux. Au bahut, tout est par les places. Va gn’avoir ein galas à s’en faire peter la berdouille.

Mais dam, par exemple, ne s’agira pas que de fourchetter et de se rincer la dale, et de s’en fourrer dans la beille : faudra que tout un chacun, après le canard, la rincette et la surrincette, il y aille de sa petite orimus.

Moue, j’aime autant licher le gratton à la cuisine ; je pourrai becqueter ben pus à mon aise. »

Jai ren répons à cet adelaisi, mais j'ai trouvé tout de meinme qu'il ’tait point si colas que ça.

Faut vous dire que dans mon jeune temps j’ai ieu eine bonne platine tout comme l’s autres. La bonne femme qui m’avait coupé le lignou n’avait point volé ses cinq sous, et mon défunt père, en m’faisant donner de l’inducâtion, m’avait acheté de l’esprit à pu près ce que m’en fallait pour ma sarvitude. Dans ceté temps-là ça ne m’arait point gein-né de m’espliquer devant toute eine bouée de grousses légumes. Sèment, dempis qu’ils m’ont mis aux rémontises et renvoyé planter mes pourrées et mes naveaux, je me sé-t-il pas mis dans le micâmeau d’étuguier le patois angevin ! J’ai pus ren fréquenté que des castauds, des dâbres, des vire-bouses, des bouers, des fourneliers, des perrayeux, des boîtiers, des mégeilleux, des pirriers, des mariniasses, des traîne-bâton et jusqu’à des meillauds.

Je se devenu aussi poitras comme ieux ; je se pu ren en tout qu’ein pouvré bonhomme paisan qui a retombé dans ses vieux sabots et au jour d’anhuit, que faudrait que je tiendrais mon bord au mitan d’eine bouée de beaux monsieurs, je sens qu'il m’en court des friblons tout le long du râteau de l’échiné.

Enfin, pisqué c’est mon tour de mettre mon liard, quand ça devrait m’accrocher dans la gorgeoire, je vas m’y coger tout de meinme. Faudra m’escuser si je jaquetonne eine miette et ne pas trop pétoufler quand c’est qu’il m’arrivera d’envoyer queuques coups de pied dans la leune.

Comme ça, c’est donc anhuit le cenquième annivarsaire de noute Lycée ! Ça fait ein bon bail, et ç’arrive pas tous les jours que le bon Guieu donne. Faut ben illy tomber pour se trouver à n’eine funérâille de meinme ! A matin gn’avait ponmoins ein n’a-que-faire qui me disait comme ça : « Pisquère que ça vous en décroch’te la margoulette et que ça vous en bouche le châssifiau, rea que de penser dans le petit magouinage que faut que vous faisiez tantout, vous feriez vantiers aussi ben d’attendre jusqu’à la procheunefois.

Enterci ce temps-là vous vous y habitueriez et vous seriez pas si émoyé le moument venu ! » — Oui, mais râle si dans cent ans je ne se point n’en chantier de manger les pissenlits de Touche aux mottes par la ris. J’avons pas les rouchets assez durs pour résister tant que ça, m’est évis, et c’est pas dû à tout le monde de porter son bois comme le père Chevreul.

Tout de meinme faut-il qu’il illy en aye passé sus nous bancs des treulées de queneaux ! Faut-il qu’il s’en seye usé des rabâtées de fonçailles de culottes ! Faut-il qu’il s’en seye fait de l’écriture de pleume, et dit des rapiâmusses, et coque des migolées de soupe ! Quand je carcule tout ça, bonnes gens, je ne sarais en revenir ; ren que de penser là-dedans j’en se tout ébaffé.

Mais dam aussit il en a sorti de noute Lycée, pas des harquéliers ni des happelopins, ren que des gens à la roulette qui ont du gingin et du boute-hors, des hommes qui ont pas les deux pieds dans le même sabot, ben en le cas de se dépasser et de s’épourchasser parmi le monde. Regardez ein petit queune guérouée de médecins, d’avocats, d’avouas, de notaires, d’officiers, d’industriels, de commarçants, de propriétaires, de grous de la grousse de toutes les modes et manières que velà environ nous !

C’est pas pour nous allouser, mais tout de meinme on peut ben dire qu’ein pervail comme ça, c’est pas de la gnognote!

Il en est venu de la mar et de la soulère, du pays-haut et du pays-bas ; gn’a là des galarnois et des marpeaux, et des perrauds ; de tous les coins-cornières, par mares et par bouillons, ils se sont décanchés à accoure ribon la loi, à coûté de leux vieux régents pour célébrer avec nous la glouère de noute Lycée David d’Angers.

Marcit à ieux tortous.

Je remarcie aussit tous ces artisses qui sont venus avec leux toutoutes, leux vèzes et leux piboles, musiquer pour nous faire passer encore pus agréablement la ressiée.

Pour eine belle cérimonie, c’est eine belle cérimonie. Je nous en sourveindrons terjous, et je crois que là-haut noute grand patron David est tout fiar de nous présider.

Tenez, pisqu’il se trouve que le nom de noute illustre sculpteur est venu à lieu, parmettez-moi de vous dire, pour finir, eine idée qui me passe par le ciboulot.

Vous êtes pas en ignore que David a fait l’estatue de Bonchamps, qui est dans l’église de Saint-Florent-le-Vieil, et c’est vantiers ben la plus belle estatue qu’il ait guère esculptée.

Ce qui illi a donné de l’engivane hors raison pour la torcher de meinme, c’est qu’il travaillait en mimoire de son père.

Eh ben, nous aussit je travaillons en mimoire de nous pères, de nous grand-pères, de nous grands-grand-pères, de nous pépés et de nous mêmes, de nous tontons et de nous tantines. Je voulons leux élever sus leux tombes eine manière de croix-orée avec leux bons vieux mots de l’ancien temps. Les villotiers, les petits fernaculs du boulevard s’émaginent que c’est ein jargouiu sauvage, bon pour des paisans bâchas ; ils sont absulument en erreur. Badez ben à ce que je vous dis là ; gn’a dans noute patois des matriaux d’eine valeur étonnante. Malhureusement je sommes point Ces David d’Angers pour ieux donner la tournure que faudrait ; mais quand meinme j’allons tâcher d’en faire queuque chouse d’à pu près ben dérigodé. Vous verrez ça à l’usure.

Astheure si ça vous haite, j’allons, pour faire baisser les morceaux, boire eine chinchée de sigournet à la santé des vieux bahutiers. J’espère que vous en êtes tortous d’assent. Baulez donc quant et moi :

Vive l’Association amicale des anciens élèves du Lycée David d’Angers.

Le Longeron,

R. Onillon.

2° Région de Brissac

COPAINS, PARAGEAUX, PARSONNIERS,

Je sommes à c’t’ heure rassemblés ène guérouée pour fêter le centenaire de noute Ecole.

1806-1906. Cent ans!... c'est y bentout passé !... Et pourtant c’té treulée de jours, c’té défilongée de mois et d’an-nées, le moins cabassé de nous et le pus bastant pourrait-y çartifier en voir le boute? J’avons ben des chances d'être carpaillés avant. Seul queuqu’un, comme noute compatriote Chevreul, à carbichon sus deux siècles, aurait pu var le c’ mincement et la fin. Queuques-uns encore de nos quéniaux artilloux ou à la mine émoyée, aux cheveux gaillonnés, verront ventié 2006, mais c’est gandilleux, ça ne serait pourtant pas à déjeter, mais né vous emboimez pas trop fort.

En tout cas, j’avons yu anhuit ène fête ben aguibrée, ben dérigoguée et, de ressiée, toute noute junesse a été ben hureuse.

Tout le monde avait pouillé son beau fait et le moins faupi.

Toutes les grousses légumes de la ville et des entours ont quient à nous honorer de leu présence, et M. le Recteur li-même, point craint-peine est venu de Rennes par in temps on ne peut pus hargaignoux.

Sans décoter, des parsonnages qu’ont pas la langue dans leu poche nous ont rabâté, sans berciller, ène acas de discours. Y nous ont débagoulé in tas de rimiaux à vous faire boyer le bec ; je ne sais pas ioù qu’ils ont été les pêcher. — Faut tout de même pas être bobane pour arrimer ène affourée de mots pareils, et mettre tout ça ben dret et de rang, et non pas bourri- bourra.

J’avons entendu, sans l’alouser, ène fameuse musique militaire, des artisses ben argotés qu’ont chanté et joué de la pibole, d’autres ben en bagout qu’ont dit tout pien de racontes ; y avait yoù bouler de rire. Ah ! y n’ont pas la fergane clouse !

Le soir, arrière, y avait fénérailles ; le repas était vrai ben sarvi ; j’avions de la broute à veillassu et qui n’avait pas goût de faguena, y avait qu’à piger ; on n’tait p’en le cas de tout manger, ben sûr, et ren qu’avec nos essilles on aurait fait in bon collation.

Et des vins, mes amis, queus vins ! à faire reviler queuqu’un qui serait terbéli ! C’était pas de la rapustée. Je vous assure qu’aussite, en sortant de table, j’avions point l’ar pâtiras ni faluchet ; j’avions putout éne mine éfestouie et le sibot allumé.

Aussite je sommes ben reconnaissants de toutes les preuves d’amiquié qu’on nous a données. J’avons de meshuit fait de noute mieux pour souteni dignement le drapeau du Lycée qui porte le nom de l’illustre David d’Angers ; et j’ai des doutances que je sommes tous d’assent pour essayer de faire côre in mion mieux, si c’est pas trop à désamain.

Je remarcions ben tous l’z amis qui sont venus au mitan de nous et je les prions de garder de nous in bon souvenir.

Buvons éne chinchée à l’association amicale des Anciens élèves du Lycée d'Angers.

Un Quincéen.

3° Région de Tiercé

Chers PAREGEAUX,

Nous v’ià anuit teurtous réunis en mouceaux pour fêter le centenaire de nout’ école. Nous v’ià toute eune guerrouée et teurtous ben dérigohiés, tellement j’sommes ben aises de nous rasserrer enteur nous.

R’gardez var un brin ! J’sommes teurtous égaillés en bise et en galarne. J’traveuchons chacun à nout’ amain et annuit ren n’aurait pu nous bourder de venir à toute c’te funéraille.

Nout’ compatriote Chevreul, qu’était dru comme eine vieille souche d’umeau, aurait ben assez vécu pour var 1806 et 1906 ; et vantié ben queuque-z-uns d’nos queniaux aux cheveux si ben gueillonnés, s’raient ben en l’cas d’var 2006 ; mais j’cré qu’ c’est ben râle. Ouéy’vous, à c’t’heure, sans nous alouser ni nous mépriser, la jeunesse d’anuit est moins forieuse que dans les temps de c’te gent si savante ; tous les queniaux ont l’air un brin quérée, mais faut pas crére que s’ils ont la goule nuble et point rougeaude, que le cœur n’est point à gré. Ah ! dame non ; j’l’ avons tertous franc comme l’ousier et n’saurait nous bourder de ben faire.

J’avons eu à matin comme vous avez ben pu le var teurtous eune finie belle cérémonie, toute la junesse était vrai ben diri et de ressiée elle était côre ben pu heureuse, parsonne ne sorgnait.

Toutes les grousses légumes de nout’ ville nous avaient honorés de leur présence ; jusqu’à M. le Recteur qu’é venu de Rennes d’eune hardise ! et point par un trop beau temps. Le fait est que dans c’té saison il est toujous ben gandilleux ; on craint toujous des ouzées ; le vent est toujou fouré dret dans le nid à la piée.

Et pis j’avons eu de biaux discours ; faut êteur vrai ben renarê pour aller quérir tous ces rimiaux, et si ben les dégoiser. Et la musique, en avons-nous eu eune teriolée ! oh ! é n’a guère bourde ! de la musique militaire et pis des artisses qu’ont chanté et joué de la pibole, dit des racontars... Et vous créyez ! on se serait cru en paradis.

De c’t’affaire, tout le monde avait pouillé son plus beau fait, et, de soir, j’avons eune fameuse pension, un vrai bon nourrit, ren que du fait ben gouleyant, et qui vaut mieux que d’aucuns piochons dont j’ai entendu parler, et qui vous fourrent le cours de ventre. Et des vins ! Ah ! mâtin ! y a de que en éteur étourdélis, les berlots vous en berluettent.

Comme je devons éteur ben reconnaissants de toutes ces peuves d’amiquié qu’on nous a données!... J’avons jusqu’anuit fait de nout’ mieux pour soutenir dignement le drapeau du Lycée qui porte le nom de l’illustre David d’Angers. Faudra essayer de faire cor mieux et tâchons de ne point trouver sur nout’ va des bateleux qui nous fassent aller à d'zamain.

Un Angevin pur sang.




Glossaire étymologique et historique des parlers et patois de l'Anjou (notice BnF) par Anatole-Joseph Verrier et René Onillon, éd. Germain & Grassin (Angers), 1908 — Deuxième partieDialogues, récits, contes et nouvelles en patois, pages 372 à 374, discours en patois angevin prononcé par M. Verrier à l'occasion du banquet du centenaire du lycée David-d'Angers en 1906.


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