Province d'Anjou par M. Leclerc
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On parle beaucoup « Provinces » en ce moment, sans toujours
s'entendre sur leurs limites réciproques. Ignorance bien excusable
après cent cinquante ans, lorsque l'on songe que les
contemporains eux‑mêmes y regardaient à deux fois sans pouvoir
conclure, vu la complexité du problème.
Les provinces de l'ancienne France de 1789, pour la plupart, étaient loin d'être « unes », et je ne pense pas que le régionaliste le plus attaché au sentiment provincial — si respectable et vivifiant soit‑il — le plus convaincu de la nocivité actuelle d'un cadre départemental artificiel et mesquin, coûteux et périmé par surcroît, songe un instant à revenir aux provinces telles qu'elles étaient. Car non seulement il s'en rencontrait de minuscules et d'autres pléthoriques et démesurément étirées, mais il s'en trouvait fort peu à former un tout homogène comme c'était le cas de la Bretagne (encore faut‑il noter qu'en ses frontières immuables depuis des siècles, celle‑ci groupait des populations qui ne différaient pas seulement par leurs idiomes).
Ce sont d'anciens auteurs qui, déjà, nous signalent qu'une province, au point de vue de ses limites, peut être considérée sous quatre aspects principaux :
1° Ecclésiastique — DIOCÈSES et leurs Archidiaconés — la plus ancienne des divisions et la plus proche du cadre gallo‑romain, souvent dépassée de beaucoup par les acquisitions ultérieures du pouvoir civil, souvent aussi criblée par le clergé régulier d'enclaves et d'obédiences, comme un tapis l'est de trous par les mites ;
2° Judiciaire — SÉNÉCHAUSSÉES grandes et petites, et Bailliages — où se reflète toute l'histoire féodale, chaque conquérant transférant aux lieux qu'il occupait, de gré ou de force, ses bois de justice, ses chicanoux et leurs codes particuliers d'où naquirent ces « coutumes » que l'on voit implantées parfois si loin de leur terroir original ; 3° Administratif — GÉNÉRALITÉS, Intendances, Elections, superposées aux deux divisions précédentes sans les épouser ni l'une ni l'autre, et où s'inscrit déjà la tendance centralisatrice du pouvoir royal et sa volonté, plus ou moins avouée, de briser les anciennes unités féodales. (Notons en passant que, en dehors des Intendances et des Elections, les Généralités, pour certains cas administratifs, se divisèrent aussi en Subdélégations : dans la Généralité de Tours, qui englobait Anjou, Maine et Touraine, et quelque peu du Poitou, l'Anjou se trouvait ainsi partagé en deux Subdélégations, dont l'une avait son siège à Angers, et l'autre à Saumur, la suite de ces lignes en expliquera suffisamment la raison) ;
4° Militaire, enfin — GOUVERNEMENTS, consécration de la main‑mise du Roi sur tout le pays.
(En croyant innover, les créateurs de la division départementale ne faisaient que continuer l'œuvre d'unification commencée ; mais, hypnotisés par un désir simpliste de cases égales — tout au moins sur le papier et en projection horizontale, car ils semblent avoir aussi délibérément négligé le nivellement que la démographie — ils ont souvent dépassé le but, divisant des groupes que des siècles de vie commune avaient agrégés, en unissant d'autres qui se sentaient étrangers ; et, après avoir mal taillé, n'ont pas mieux su recoudre. La besogne, aujourd'hui, s'avère à reprendre, sur d'autres bases.)
De tout ce que je viens d'énoncer, l'Anjou, dans un cadre restreint, donne des exemples typiques ; préparant sur notre Province une série d'ouvrages, j'ai tout d'abord voulu, pour mon instruction personnelle, me figurer une image de ses limites diverses, car un tel travail n'avait pas été fait jusqu'ici, que je sache ; et j'ai pu, après d'autres, constater que la plupart de nos cartes anciennes étaient erronées et contredisaient les textes. D'où le croquis semblable à un « puzzle » qui accompagne ces lignes : je conseillerai au lecteur qui voudra le déchiffrer plus aisément de repasser avec des crayons de couleur les différentes frontières que j'y ai tracées d'après les documents anciens et modernes qui m'ont paru les plus dignes de foi (encore ai‑je dû m'en tenir à un aspect d'ensemble, assez compliqué déjà, et ne pas me perdre dans le hallier des enclaves, fiefs, mouvances, et autres survivances de l'époque féodale). En ce qui concerne les Divisions ecclésiastiques, leur complexité et un pays aussi comblé d'abbayes, de prieurés et de bénéfices, m'a semblé impossible à rendre graphiquement ; il y eût fallu une carte à très grande échelle et toute une palette de teintes conventionnelles : que l'on pense seulement à ces deux exemples : l'Archiprêtre de Saumur était le curé de Juigné-sur-Loire ; le prieuré de N.-D. de Cunault — ce joyau de l'architecture angevine — ne relevait pas de la grande abbaye de Saint‑Maur, toute proche, mais de celle de Tournus, en Bourgogne…
Pour les SÉNÉCHAUSSÉES, il faut noter :
1° Que celle de Baugé fut autrefois extrêmement importante et que sa juridiction s'étendait sur la ville de Vendôme et toute une partie du Vendômois jusqu'à la constitution de celui‑ci en Duché‑Pairie, en 1514… Il s'en est fallu de dix ans que Ronsard, à Coutures, ne naquit justiciable de Baugé ; et c'est en 1713 seulement que les tribunaux baugeois perdirent leurs derniers droits de juridiction sur ce Duché où, cependant, la « Coutume » d'Anjou continua d'être suivie jusqu'à la Révolution.
2° Que celle de Saumur dépassait aussi de beaucoup les limites de la Province pour englober le Mirebalais : fondations comme Loudun et tant de villes fortes d'Anjou, Touraine ou Poitou, du terrible Foulques Nerra, et relevant directement du château de Saumur, Mirebeau et Montcontour sont restées sous son obédience, et c'est ce qui nous explique qu'elles aient continué d'être comprises dans sa Sénéchaussée, alors que le Loudunois qui, lui aussi, avait fait partie de l'Anjou, en fut détaché dès le XVe siècle et relevait de Tours pour l'administratif (Élection) et de Poitiers pour le judiciaire (Sénéchaussée) ; d'où la situation bizarre qui le laisse presque encerclé entre les deux pinces de la Sénéchaussée de Saumur ; les cartographes des XVIIe et XVIIIe siècles, trouvant la chose illogique, ont, sans plus s'enquérir, fermé la bouche qui les choquait… ainsi, sur ce point au moins, leurs documents d'époque sont simplement faux…
3° Que Beaufort, Comté depuis 1346, avait sa Sénéchaussée particulière ; qu'il en fut de même pour Chasteaux‑en‑Anjou, quand cette ville prit le nom de Château‑la‑Vallière, lors de son érection en Duché‑Pairie pour la favorite, en 1667, et que sa juridiction s'étendait même sur nombre de fiefs sis en dehors de son territoire et de l'Anjou, tels Villebourg, Saint‑Christophe, Neuvy‑le‑Roi, Neuilé‑Pont‑Pierre, etc.
4° Que le terroir de la puissante abbaye de Bourgueil, sans être compris dans la Sénéchaussée de Saumur, relevait pourtant de l'Anjou, où il était situé dans l'un des plus importants Archidiaconés du Diocèse, et du Gouvernement du Saumurois ; enfin que les « Marches Poitevines », que certains historiens font remonter jusqu'au Vaudelnay, dépendaient à la fois de Montreuil-Bellay et de Thouars, du Saumurois et du Poitou.
Les ÉLECTIONS, dont le rôle se pourrait comparer par certains points à celui de nos arrondissements, dépassaient de beaucoup, au nord, l'aire des Sénéchaussées, dont leurs limites sont presque partout différentes, sauf sur la frontière bretonne, encore aujourd'hui inchangée depuis le Xe siècle, sauf pour la seule commune de La Rouaudière.
Mais le point le plus intéressant à signaler dans cette étude est la présence, en une seule Province, et qui n'était pas des plus grandes, de deux GOUVERNEMENTS, l'un à Angers, l'autre à Saumur, celui‑ci complètement autonome vis‑à‑vis du premier, dépassant un peu au nord les limites de la Sénéchaussée et s'étendant, comme elle, sur le Poitou et la Touraine. Il sied d'en rappeler ici la genèse :
Au plus fort des guerres de religion, une trêve fut signée à Tours, le 15 avril 1589, entre Henri III et le Navarrais, trêve d'après laquelle la ville des Ponts‑de‑Cé devait être remise à celui‑ci comme place de sûreté sur la Loire ; le gouverneur ayant refusé de la rendre au Roi des Huguenots, on lui substitua Saumur et son territoire, dont le gouvernement fut confié à Duplessis‑Mornay, avec les titres et qualité de « Lieutenant de Roi ».
Cette création survécut aux circonstances qui lui avaient donné lieu ; Henri IV, Roi de France, conserva ce que le Roi de Navarre avait trouvé bon, et Louis XIII lui‑même, après avoir, en 1621, révoqué Mornay, nomma au même emploi le Comte de Saulx, puis le Maréchal de Brézé, après la mort duquel fut définitive la séparation des Gouvernements de « Bas‑Anjou » (Angers) et « Haut‑Anjou » (Saumur), ainsi que nous le précise le manuscrit de Bernard de Hautmont, Avocat du Roi à Saumur, le protecteur de cet énigmatique Philipp Pistel qui signa le « Tombeau des Yvrongnes » : « Le Comte de Cominges, nous dit‑il, en jouit sur le pied de Gouverneur de Province et de Haut‑Anjou ». (Il est curieux de remarquer que le « Dictionnaire Universel de la France » de 1726 appelle « Bas‑Anjou » le sud de la Province, comprenant Saumur et Beaupréau, tandis qu'il applique le terme de « Haut‑Anjou » à la partie nord, avec Angers, La Flèche, Château‑Gontier, Craon, Le Lude, Beaufort, ne considérant ces deux territoires que par rapport à leur situation sur la carte, alors que la logique commande de donner de « haut » au pays situé en amont de la Loire, et de « bas » à celui de l'aval ; ainsi fait Bernard de Hautmont qui, étant du cru, devait connaître les termes employés de son temps, termes que reprendront plus tard J.-F. Bodin, enfant du pays lui aussi, ou Yves Besnard, qui ayant vécu avant la Révolution, était documenté sur l'usage d'alors ; nous nous rangeons à leur avis sans nous inquiéter de ce Dictionnaire anonyme… encore une erreur dans un document d'époque !
Le vieil ami de Henri IV eut des successeurs jusqu'en 1789, dont le dernier fut le prince d'Egmont‑Pignatelli, Gouverneur général non résidant, représenté sur place par tout un état‑major que commandait Yves Aubert du Petit‑Thouars, Gouverneur particulier, Lieutenant de Roi, assisté d'un second Lieutenant de Roi, le Comte d'Andigné, plus un major et un aide‑major logés au château.
La ville de Richelieu était encore à naître, mais Braye, son centre originel, relevant de Faye‑la‑Vineuse, se trouva avec tout le Mirebalais, englobé dans le nouveau Gouvernement de Saumur, comme il l'était déjà dans sa Sénéchaussée ; lorsque le puissant Cardinal eut, en 1631, fait ériger en Duché son domaine arrondi de Mirebeau et Moncontour qu'il venait d'acheter, la situation n'en fut pas changée ; quant aux acquisitions qu'il fera un peu plus tard, telles la Baronnie de l'Isle‑Bouchard ou le Comté de La Chapelle‑Bellouin, elles ne semblent pas avoir pour cela fait partie ni de la Sénéchaussée, ni du Gouvernement de Saumur, mais seulement de la nouvelle Election de Richelieu.
Bourgueil, nous l'avons déjà vu, relevait aussi du nouveau Gouvernement 1589‑1789… pendant deux siècles et resserra ainsi l'unité du Saumurois et s'affirmèrent, cimentées par une vie commune, les affinités des populations qu'il rassemblait. La Constituante, en amputant largement l'Anjou, tant au nord qu'à l'est, au profit des nouveaux départements de la Mayenne, de la Sarthe et de l'Indre‑et‑Loire, détruisit cette unité.
Voici cent‑cinquante ans de cela, et là, comme en bien d'autres coins de France, il est permis de penser que vivent toujours au profond de la terre, et remontent encore à la surface, des racines anciennes que le soc des défricheurs n'a pu extirper.
Il suffit d'entendre les gens de Château‑Gontier, qui n'ont cessé de vivre dans l'orbite angevine, traiter de « maniaux » les Manceaux de Laval, leur Préfecture… Il faut savoir que ceux de La Flèche, après avoir donné son centre à la Constituante un véritable procès pour demeurer Angevins, le sont restés de fait, sinon de droit ; et que ceux de Château‑la‑Vallière se sentent aussi négligés par leur chef‑lieu tourangeau.
Au temps de ma jeunesse déjà lointaine, hélas, ceux de Richelieu, arrivés à Port‑Boulet — leur seul exutoire sur une grande ligne — plutôt qu'à Tours, allaient à Saumur faire leurs affaires ; et je ne jurerais pas qu'il n'en soit encore souvent de même, car sans citer un exemple qui me serait personnel, nombre de familles saumuroises sont originaires de Richelieu — du temps où Richelieu était saumurois.
Mais le cas le plus curieux, parce que sans doute le plus rare, est celui de Bourgueil : qu'à Paris d'innombrables sociétés d'originaires des diverses Provinces de France se réunissent pour se retrouver en famille, ceci est courant et normal ; de même qu'il y ait à Saumur une Amicale des Méridionaux, à Angers des sociétés bretonnes, à Tours peut‑être des groupements de Gascons ou de Picards, se conçoit aisément. Mais il est probablement unique qu'au chef‑lieu d'un département et de leur propre arrondissement, les fils d'un de ses cantons, comme s'ils se sentaient, à trente‑cinq kilomètres de chez eux, en un exil lointain, aient senti la nécessité de se grouper pour affirmer le maintien de leur personnalité en tant que fils d'un « pays » bien spécial… et tel est pourtant le cas de la « Société des Enfants de Bourgueil ».
Et Saumur semble toujours se souvenir d'avoir été ville libre et d'avoir tenu rang de capitale. Son affectation aux Réformés par le traité de 1589 avait été pour la ville la cause d'un regain de prospérité, qui ne durera pas un siècle, car viendra la ruiner la révocation de l'Édit de Nantes… La ville, pourtant, garde son rang et son Gouvernement subsiste… aux élections de 1789 — et sa situation de chef‑lieu de subdélégation dans la généralité est probablement pour quelque chose — Saumur a sa représentation spéciale et distincte de celle de l'Anjou ; le Marquis de Ferrières, l'un de ses délégués, rédige même un mémoire tendant à créer, autour de Saumur, pris comme chef‑lieu, un département qui lui eût agrégé une partie de l'élection de Thouars et celle de Loudun, non sans quelque logique : l'actuelle division économique qui fait dépendre Loudunois et Thouarsais de la 7e Région — celle de Limoges — alors que tout les devrait rattacher à la 5e, et particulièrement au Saumurois, car de l'un comme de l'autre un certain nombre de crus ont également et légitimement droit à l'appellation « Saumurois », semble au contraire assez peu cohérente.
Et c'est une des raisons qui, pour ma part, me feraient volontiers adopter, après celles du Marquis de Ferrières, les conclusions de l'intéressant article signé L.-M. P., paru dans le Petit Courrier, le 15 novembre dernier, et dans lequel l'auteur complétait un plus ancien travail du docteur V. Jallot, conseiller général de la Mayenne, sauf toutefois à ne le pas suivre quand il entend, à l'ancienne Généralité de Tours, adjoindre tout le département des Deux‑Sèvres. Tout comme au Marquis de Ferrières, il m'apparaît que le Thouarsais seul, et le Loudunois s'y peuvent logiquement rattacher, plutôt qu'au Poitou, dont ils ne sont guère marqués.
Anjou, haut et bas, Maine, Touraine, Loudunois, Mirebalais et Thouarsais pourraient, dans la nouvelle division régionale envisagée, former, en dehors même de toute considération historique ou sentimentale, un ensemble assez cohérent au point de vue agricole aussi bien qu'économique.
Marc Leclerc, Décembre 1940.
Marc Leclerc (1874-1946), Le Haut-Anjou, A. Bruel (Angers), 1941. Monographie imprimée (notice BnF).
Du même auteur : Rimiaux d'Anjou (dont Les coëffes s'en vont, Cheuz nous, Veille de fête, La pibole, En foère), Notre frère le poilu, Louise Desbordes-Jouas.
Dans le glossaire, les mots archidiaconé, bailliage, E|élection, sénéchaussée, subdélégation.